Il n'y a pas de décrocheurs heureux

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« Des histoires heureuses de décrochage, il n'y en a pas. Quelques-unes se terminent bien, comme celle de Mathieu, mais la plupart aboutissent à un gâchis. Des talents naturels gaspillés, des petites vies de misère faites d'emplois précaires et de brouilles familiales », écrit Lysiane Gagnon.

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Lysiane Gagnon

Chroniqueuse

La Presse

Une histoire heureuse de décrochage ? En voici une.

Mathieu L. a quitté l'école à 15 ans. Il a passé quelques années à faire de petits boulots en usine, à livrer des marchandises, à travailler dans l'entrepôt d'un supermarché. Pas trop mal payé, mais quand même. À un moment donné, il a réalisé qu'il n'avait pas d'avenir devant lui, et qu'il pourrait trouver une occupation plus gratifiante.

Mathieu est un type intelligent et dynamique, mais que faire quand on n'a pas fini son secondaire ?

Il est retourné à l'école. Sa femme, employée dans une garderie privée, tenait le fort pendant qu'il cumulait le retour aux études avec des « jobines » le soir et le week-end. Ils se débrouillaient avec beaucoup d'amour et un tout petit budget.

La récupération scolaire a été longue et pénible. Les maths, ça pouvait toujours aller, mais le français... Au bout du compte, il a obtenu son diplôme d'études secondaires. Il a eu la chance d'être admis à l'Institut Teccart. Il est aujourd'hui diplômé dans une technique de pointe. Il a un emploi intéressant, avec de fortes chances d'avancement. Il reçoit, via Linkedln, toutes sortes d'offres d'emploi, auxquelles il ne donne pas suite parce qu'il adore son emploi actuel. Mais il sait que si jamais il songe à changer d'emploi, son diplôme de Teccart et son expérience actuelle lui ouvriront toutes les portes.

Une histoire heureuse ? Oui et non, car ce n'est qu'à 31 ans que Mathieu a vraiment démarré professionnellement... Il aura passé une bonne partie de sa vie d'adulte à rattraper le temps perdu. Et il lui reste en tête le regret lancinant de n'avoir pu devenir ingénieur. Mais à son âge, il n'avait plus le temps, ni les moyens, de penser à Poly ou à l'ETS.

Des histoires heureuses de décrochage, il n'y en a pas. Quelques-unes se terminent bien, comme celle de Mathieu, mais la plupart aboutissent à un gâchis. Des talents naturels gaspillés, des petites vies de misère faites d'emplois précaires et de brouilles familiales.

À la suite de ma chronique de jeudi dernier sur le décrochage, j'ai reçu plusieurs courriels de lecteurs qui s'inquiètent, à bon droit, de la situation.

Un conseiller en orientation : « Chacun de nous peut être responsable de plus d'un millier d'élèves, et une partie de notre temps se passe en tâches administratives... »

Une enseignante : « Il faudrait des petits groupes homogènes d'une vingtaine d'élèves. Que faire avec 35 ados dont le tiers n'attend que la cloche et un autre tiers a de sérieux problèmes d'apprentissage ? »

Une idée pas si bête : « Pourquoi ne pas exiger le diplôme d'études secondaires pour l'obtention d'un permis de conduire ? » Voilà qui serait un puissant incitatif pour rester à l'école !

Une lettre émouvante : « J'ai 64 ans et le fait d'avoir décroché à 16 ans a été la plus grande erreur de ma vie. Ma fille a fait deux bacs et mon fils a un doctorat. À chacune de ces étapes, j'ai pleuré comme un enfant. »

Plusieurs lecteurs montrent du doigt le grand problème de fond qui explique pourquoi le Québec a le record du décrochage scolaire au Canada... et pourquoi le décrochage est un phénomène qui concerne essentiellement les francophones (lire Canadiens-français, car ce n'est pas le cas des immigrants francophones comme les Libanais ou les Maghrébins).

Notre société ne valorise pas l'éducation, elle la valorise beaucoup moins que d'autres sociétés. L'héritage du passé pèse lourd, et aussi la paresse intellectuelle, le manque d'ambition, l'idée erronée qu'on peut réussir sa vie sans trop d'instruction. Et aussi, disons-le carrément : la cupidité.

Combien de parents laissent leur ado entrer dans le marché du travail à un âge où il devrait se consacrer aux études ?

Dans un pays comme la France, cette vieille société qui a quelques petites choses à nous enseigner, les parents refusent d'autoriser leurs enfants à travailler quand il sont au collège (l'équivalent de notre secondaire) ou au lycée (l'équivalent du cégep). Ce sont les parents qui défraient l'argent de poche de leurs enfants... et tant pis si les chers petits n'ont pas les moyens de s'acheter une bagnole à 18 ans.

Je parle ici de familles moyennes, qui ne sont pas riches mais qui considèrent l'éducation comme une chose assez importante pour qu'on s'y consacre à plein temps... à plus forte raison si l'on a des difficultés scolaires.

Une leçon à méditer.

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