Les questions qui dérangent

La France a-t-elle intérêt à ce que l'on... (Photo Patrick Kovarik, Agence France-Presse)

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La France a-t-elle intérêt à ce que l'on jette des tombereaux d'huile sur le feu qui couve dans ses misérables banlieues?

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La vie serait simple s'il suffisait de dire «Je suis Charlie» en restant sourd aux questions qui dérangent. En voici quelques-unes...

Mais d'abord, rappelons que l'admirable tradition satirique française, née des Lumières, s'est renforcée tout au long du XIXe siècle, alors que de sanglants combats opposaient les héritiers de la Révolution aux partisans de la monarchie.

La monarchie, revenue au pouvoir à deux reprises, s'appuyait sur l'armée et l'Église - «le sabre et le goupillon», comme disait Jean Ferrat... S'attaquer à l'Église catholique, c'était s'attaquer à une institution toute puissante, intimement liée au pouvoir.

Est-on encore dans la même veine lorsqu'on utilise la satire pour dénigrer les symboles religieux d'une minorité vulnérable et défavorisée, issue au surplus d'une culture qui croit profondément au blasphème?

À quoi sert-il de provoquer aussi violemment une minorité qui se sent déjà exclue et méprisée?

Charlie en a le droit, assurément - c'est l'ABC de la liberté d'expression. Mais est-ce une bonne idée? Il ne s'agit pas ici de blâmer la victime, encore moins de céder à l'intimidation terroriste. Mais pragmatiquement parlant, la France a-t-elle intérêt à ce que l'on jette des tombereaux d'huile sur le feu qui couve dans ses misérables banlieues?

On pourrait ajouter qu'il est assez dérisoire de voir des humoristes piocher sur les symboles chrétiens, alors que l'Église, en Occident, n'a plus rien de son pouvoir d'antan et que les croyants qui survivent osent à peine afficher leurs convictions.

C'est probablement d'ailleurs l'une des raisons pour lesquelles le tirage de Charlie Hebdo, avant les attentats, était aussi famélique. C'était le signe immanquable que la littérature pamphlétaire antireligieuse avait perdu sa raison d'être, et que loin d'être un combat contre l'ordre établi, elle n'était plus qu'un art amusant, mais mineur, qui avait perdu sa force de frappe et son caractère subversif parce que l' «ennemi» originel (l'Église) avait été vaincu. L'Islam serait-il une cible de substitution?

L'horrible tuerie du 7 janvier a remis «l'esprit Charlie» au goût du jour, mais pour d'autres raisons que son contenu: parce qu'il était important de dire non au terrorisme et d'opposer une résistance implacable aux fous d'Allah qui veulent écraser par la violence le droit de pensée et de parole.

D'autres questions dérangeantes... Si Charlie a le droit de provoquer les musulmans au nom de la liberté d'expression, pourquoi Dieudonné n'aurait-il pas le droit de provoquer les Juifs et les partisans de Charlie?

Sa dernière sortie («Je me sens Charlie Coulibaly») était abjecte, mais il n'a pas fait d'appel aux armes. L'humoriste risque sept ans de prison pour «apologie du terrorisme», un crime qui n'existe pas aux États-Unis, où l'on n'est pas tendre envers les terroristes, mais où la liberté d'expression est une valeur chérie.

Croit-on vraiment qu'on fera avancer les choses en faisant un martyr de Dieudonné - un artiste qui est déjà le héros des jeunes déshérités? Mieux vaudrait l'ignorer ou boycotter ses spectacles.

Depuis le 7 janvier, nombre de condamnations pour «apologie du terrorisme» ont été prononcées en vertu d'une procédure expéditive qui fait bon marché des droits des accusés. Voilà une bien mauvaise pente. Va-t-on criminaliser les musulmans qui, sans approuver le meurtre, trouvent des justifications aux terroristes (comme certains, chez nous, en trouvaient naguère aux felquistes)?

À ce rythme, les prisons, qui sont l'un des principaux foyers du djihadisme, vont déborder!

La liberté d'expression qu'on exaltait en défilant dimanche à l'appui de Charlie était déjà, faut-il dire, assez malmenée en France, où, nombre d'idées «répréhensibles» sont interdites (par exemple, la négation de l'Holocauste et du génocide arménien). Aujourd'hui, le concept sulfureux de délit d'opinion risque de prendre des proportions considérables.

Le droit de tout dire? Ça dépend pour qui.

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