Une maladie criminelle

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

Il faut que je guérisse de cette maladie, qui ravive mon anxiété naturelle déjà assez forte, merci. En fait, il s'agit plutôt d'une dépendance. Une addiction à la télé criminelle peuplée de journalistes tapageurs, d'enquêteurs bourrus et de voisins écornifleurs.

J'ai couvert les faits divers pendant plusieurs années pour Le Soleil et La Presse. J'étais ce jeune reporter posté derrière les cordons de police jaunes, qui harcelait les détectives pour des détails croustillants sur un meurtre crapuleux ou qui frappait aux portes des familles endeuillées pour obtenir des photos des victimes. C'était avant Facebook, ô toi lecteur millénial qui n'a pas connu cette époque précambrienne.

Plusieurs collègues détestent cette partie du métier, qui exige à la fois de la délicatesse, des nerfs d'acier et un front de boeuf. Pas moi. Ces histoires tristes et troublantes s'écrivaient toutes seules. Et l'adrénaline qu'elles pompaient en moi équivalait sans doute au fix après lequel courent tous les marathoniens du dimanche avec leurs bas de compression.

C'est peut-être pour ça que je dévore aujourd'hui, de façon compulsive, des titres comme Making a MurdererSQUn tueur si proche ou The People v. O.J. Simpson.

Dans mon livre de questions existentielles d'importance capitale, non loin derrière le «Pourquoi tu prends pas le train?» de VIA Rail, il y a: qui a donc tué JonBenet Ramsey, cette mini-reine de beauté de 6 ans dont l'assassinat n'a pas encore été élucidé, 20 ans plus tard?

Une flopée d'émissions ont d'ailleurs rouvert ce dossier nébuleux cet automne. Si je n'avais pas accumulé autant de retard dans mes programmes habituels, je les regarderais toutes, sans exception.

Dans cette lignée criminalistique, Netflix a récemment mis en ligne un documentaire fascinant sur l'affaire Amanda Knox, cette Américaine de 20 ans soupçonnée d'avoir égorgé sa colocataire britannique en novembre 2007 dans la ville de Pérouse, dans la région italienne de l'Ombrie.

C'est offert en français et en anglais et c'est diablement captivant. Pas étonnant que le cas d'Amanda Knox ait fait le tour de la planète plusieurs fois en huit ans.

Son cauchemar italien renfermait tous les ingrédients d'un polar à succès d'Henning Mankell: une jolie étudiante de 22 ans poignardée à mort, du sang partout sur les murs et le carrelage, des rumeurs d'orgie qui a mal tourné, de la dope et une accusée, Amanda Knox, dont la personnalité bizarre et le comportement étrange la rendaient antipathique, voire automatiquement coupable. Le film se construisait tout seul.

Dans les premières minutes du documentaire, Amanda Knox, qui est aujourd'hui libre après avoir été condamnée deux fois, puis acquittée deux fois, s'adresse directement à nous, en fixant la caméra.

«Il y a ceux qui croient que je suis coupable. Il y a ceux qui croient que je suis innocente. Il n'y a pas d'entre-deux. Si je suis coupable, cela signifie que je suis la personne dont vous devez avoir le plus peur. Soit je suis une psychopathe déguisée en agneau, soit je suis exactement comme vous», explique Amanda Knox sans aucune émotion.

C'est déstabilisant comme affirmation, mettons. 

Amanda Knox, qui habite Seattle, laisse planer un doute qui ne se dissipera jamais complètement.

Ce film de 90 minutes est truffé d'éléments accrocheurs: les vrais appels au 9-1-1, les vidéos tournées par les flics sur la scène du crime, les conversations enregistrées en prison, des captations des procès d'Amanda Knox et des extraits d'analyses d'observateurs réputés, comme Anderson Cooper de CNN et Diane Sawyer d'ABC.

Le plus terrifiant, c'est le rôle joué par les médias - particulièrement les tabloïds britanniques - dans la couverture des déboires d'Amanda, qui a généré des titres sensationnalistes comme «L'orgie de la mort» ou «Un rituel vaudou fatal». Rien de tout ça n'était vrai.

L'enquête a été bâclée du début à la fin, des éléments de preuve ont été contaminés et cette chasse aux scoops a dégénéré en incident diplomatique entre les États-Unis et l'Italie. Un gâchis total.

En même temps, elle n'inspire pas confiance, cette Amanda Knox. Il y a quelque chose de pas très net chez elle, un truc difficile à cerner. Est-ce suffisant pour qu'elle croupisse en prison? Non. Mais c'est juste assez tordu pour fabriquer ce documentaire et ébranler davantage votre confiance envers le système de justice.

Partager

publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

la boite:2525685:box

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer