Un seul souvenir

François Cardinal, en compagnie de son père, de... (Photo FOURNIE PAR François Cardinal)

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François Cardinal, en compagnie de son père, de sa mère et de sa petite soeur.

Photo FOURNIE PAR François Cardinal

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Je n'ai que des souvenirs fabriqués de mon père, ou presque.

Il est mort très jeune, à 54 ans. Et j'étais donc très jeune, moi aussi. J'avais à peine 4 ans.

Je l'ai côtoyé à un âge où seuls les événements marquants collent à la mémoire. Et il n'y en a pas eu beaucoup, si je me fie à mon album de souvenirs mental. Il manque quelques pages, disons.

Je sais bien que je ne suis ni le premier ni le dernier enfant à avoir perdu un parent avant l'âge de raison. Mais ce qu'il y a de particulier dans mon cas, c'est qu'il y a quelques années encore, je pensais avoir une tête pleine de souvenirs de ce père disparu.

J'avais plutôt une tête pleine de souvenirs... inventés de toutes pièces.

Je ne suis pas fabulateur. Je suis, en fait, le fils d'un père connu, dont on me parle constamment depuis sa disparition. Ce qui a eu pour effet de mélanger faux et vrais souvenirs dans ma mémoire défaillante, sans que je puisse toujours faire la distinction entre les uns et les autres.

Je croyais me souvenir des funérailles de mon père, par exemple. Ancien ministre, premier ministre par intérim même, il avait eu droit à une lente procession de véhicules à sa mort, en 1979. Petit bout de rien, je regardais passer la parade dans un manteau qui pique. Une larme à l'oeil. La main froide de ma mère dans la mienne.

Mais ce souvenir, j'ai fini par comprendre que c'était une image mentale que je m'étais faite des événements, à force d'entendre parler de ce moment et de regarder les photos publiées dans les journaux de l'époque.

Je me suis en effet rendu à l'évidence. Je ne pouvais pas comprendre, à 4 ans tout juste, que mon père nous quittait pour de bon dans cette longue voiture noire. Je ne pouvais pas être triste. Ma mère m'a d'ailleurs raconté qu'à peine quelques jours plus tard, j'étais tout content de lui annoncer que je venais de voir papa. Un corbillard était passé dans le quartier.

De la même façon, je croyais avoir le souvenir de beaux moments passés sur les cuisses de mon père, dans son imposant bureau, lambrissé, solennel. Je sens encore l'odeur de ses Gitanes. Je perçois la lumière tamisée. Je vois la feuille blanche sur laquelle j'ai griffonné un bonhomme.

Mais curieusement, je me suis aperçu que la plupart de ces éléments se retrouvent à l'identique dans une vieille photo qui traîne dans une boîte. On y voit le bureau, la lumière, le dessin même, et le paquet de Gitanes. J'y suis assis, bien accoté sur le bureau en acajou, comme dans mon souvenir.

Mais à côté de moi, personne.

+++

Veille de Noël. On est en 1978. J'habite en banlieue de Québec. Je viens tout juste d'avoir 4 ans. Et je trépigne d'excitation.

Les parents sont à l'étage. Je suis dans le sous-sol avec ma petite soeur de 2 ans. Devant moi se dresse un immense sapin artificiel aussi laid que pouvaient l'être les sapins artificiels à l'époque, raide et dégarni.

Je porte une robe de chambre rouge et noir. J'ai une «coupe bol», comme tant d'autres enfants coiffés sur le modèle «p'tits Simard». Et j'ai la vie devant moi... même si, à ce moment-là, mon avenir me préoccupe tellement moins que cette grosse boîte emballée de papier coloré, déposée au pied de l'arbre.

Je regarde autour de moi. Personne. Sauf ma petite soeur. Totalement inoffensive.

Mes yeux se plissent. Je scrute la pièce à la recherche d'une cachette. Il y a le bar, comme dans tout bungalow digne de ce nom, mais trop évident. Il y a la télé en bois, immense et profonde, mais trop centrale pour me dissimuler.

Je ne fais ni une ni deux. Je ramasse la boîte. Je la place sous mon bras. Et je pique une course jusque dans ma chambre. Comme Flash Gordon.

Une fois assis sur mon couvre-lit bleu Superman, je déchire le papier d'emballage comme si ma vie en dépend. Et ce que j'aperçois me comble de joie: Goldorak. Avec les «fulguropoings» qui se projettent quand on appuie sur le petit bouton bleu.

Bon. J'avoue que je reconstitue certains éléments de cette matinée à l'aide de mon imagination et des photos de famille. Mais une chose est sûre: je me souviens clairement de la suite. Et là, pas de souvenirs fabriqués, pas de mémoire composée.

Pris d'un soudain remords, je prends le papier d'emballage déchiré, la boîte en carton et le gros Goldorak. Je les fourre sous mon lit. Et je me mets à jouer avec des bonshommes sur le tapis mur à mur de ma chambre... avec autant d'innocence que peut avoir un enfant qui a fait un mauvais coup.

Un temps indéterminé s'écoule. Puis mon père entre. Il est furieux. Il me chicane. Solide. Il s'assoit sur mon lit, me prend sur lui brusquement, descend mon bas de pyjama. Et me donne une fessée dont seule l'agressivité, si je me fie à ma mère, est le fruit de mon imagination.

Et je n'ai pas de misère à le croire. On m'a parlé de mon père toute ma vie, et jamais l'agressivité n'a été évoquée. On m'a rappelé sa vive intelligence, soulignant à quel point les étudiants qui suivaient ses cours à l'université étaient pâmés. On m'a parlé de sa stature, évoquant sa rencontre avec le général de Gaulle sur les marches de l'Élysée. On m'a même raconté les circonstances précédant sa mort, alors qu'un malaise l'a terrassé au moment où il parlait au téléphone avec ma mère, dans son bureau de l'Assemblée nationale.

Mais moi, le seul et unique souvenir que je peux raconter est celui d'une fessée. Mémorable.

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