La SAQ dans les épiceries: un pari osé

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Le projet de la SAQ de vendre dans certaines épiceries ses produits d'appellation contrôlée, comme le Mouton Cadet, est un pari audacieux. Il soulève plusieurs questions dont les réponses ne sont pas claires.

C'est ma collègue Marie-Eve Fournier qui a sorti la nouvelle, la semaine dernière. La SAQ veut tester un nouveau concept de petites succursales dans des épiceries Metro, IGA ou Loblaws, où il y aurait de 400 à 500 produits. Les ventes seraient faites par des employés de la SAQ.

Qu'est-ce qui pousse la SAQ à ouvrir cette porte? Sur quelle base avantager certains épiciers plutôt que d'autres? Tant qu'à faire, pourquoi ne pas vendre directement sur les tablettes des épiceries? Fait-on face à une privatisation déguisée?

Pour comprendre, il faut connaître les défis auxquels est confronté le monopole.

D'abord, le gouvernement demande sans cesse plus de dividendes de sa vache à lait, contexte budgétaire oblige. La SAQ a remis légèrement plus de 1 milliard de dollars au gouvernement cette année. Bien que ce dividende ait augmenté de près de 16% depuis quatre ans, le gouvernement demande encore qu'il soit rehaussé de 37 millions d'ici deux ans (3,7%).

Pour y parvenir, la SAQ n'a pas 56 solutions. Elle doit augmenter ses ventes, réduire ses coûts ou faire les deux à la fois.

L'augmentation des ventes est un défi plus grand qu'il y a 20 ans. Avec le temps, la SAQ s'est transformée en véritable machine de marketing. Elle a augmenté ses points de vente, élargi ses heures d'ouverture et multiplié les promotions.

La stratégie a eu du succès, puisque le volume vendu a doublé depuis 1996, atteignant 189,4 millions de litres. Quant aux ventes en dollars, elles ont triplé, à 2,9 milliards.

Cependant, pour la première fois depuis près de 20 ans, la SAQ a enregistré un recul du nombre de litres vendus en 2014 par rapport à l'année précédente (si l'on exclut l'année de la grève de 2005). La baisse est faible (0,9%), mais elle témoigne possiblement du plafonnement de la consommation d'alcool des Québécois, dont les revenus stagnent et l'âge augmente.

C'est sans compter que la consommation des Québécois, troisième parmi les provinces canadiennes, se rapproche rapidement du seuil jugé critique pour la santé publique. Ce seuil est de 12,5 consommations par semaine 1, selon l'Institut national de santé publique. Or, les Québécois qui boivent (environ 84%) en consomment 11,3 par semaine, en moyenne.

Pour son projet-pilote de deux à six succursales dans les épiceries au début de 2015, la SAQ dit espérer un accroissement des volumes de vente, puisque les clients se rendent à l'épicerie trois fois par semaine comparativement à une fois toutes les trois semaines à la SAQ.

Il faut beaucoup regarder du côté des coûts pour comprendre la stratégie. Les charges d'exploitation de la SAQ équivalent à 18,0% de ses ventes nettes, contre 10,4 à 16,0% pour les trois autres sociétés à qui elle s'est comparée cette année (Ontario, Colombie-Britannique et Nouvelle-Écosse). Même constat pour les coûts de main-d'oeuvre (8,8% des ventes nettes des magasins contre 6,2 à 7,1% ailleurs) ou les loyers (3,4% contre 1,1 à 2,1% ailleurs), nous indique la SAQ.

Certes, ces charges de la SAQ ont baissé significativement ces dernières années et s'expliquent notamment par la nature différente des produits vendus (ailleurs, la bière est vendue dans les succursales et ne nécessite pas de conseils). Il reste que la SAQ doit encore mieux gérer ses coûts, notamment ses loyers.

En s'installant dans des épiceries, la SAQ peut espérer y payer un loyer moindre parce que les épiciers verront probablement d'un bon oeil la venue d'une succursale et son impact sur l'achalandage. Un fromage et une baguette avec votre bouteille?

Il reste à voir si l'apparition des syndiqués bien payés de la SAQ ne créera pas des tensions chez les employés des épiceries. En effet, pourquoi les commis de la SAQ qui placent des bouteilles sur les tablettes seront-ils payés nettement plus cher que ceux de l'épicier qui s'occupent de la bière, quelques mètres plus loin?

Il reste à voir aussi jusqu'à quel point la venue d'une SAQ réduira la vente de bières et de vins d'épicerie, et donc les profits de l'épicier. Il faudra de plus jauger la réaction des embouteilleurs de vins locaux, dont les ventes baisseront dans ces épiceries.

Enfin, le projet risque de faire bien des jaloux parmi les épiciers sans SAQ et de créer une concurrence déloyale, s'inquiète l'Association des détaillants en alimentation (ADA).

Face à ces contraintes, ne serait-il pas plus simple de placer les bouteilles directement sur les tablettes de l'épicerie, comme c'est le cas dans les agences en région, au grand plaisir des consommateurs?

Le hic, c'est que les accords internationaux acceptent que les épiceries vendent du vin au Québec, malgré le monopole de la SAQ, à la condition que ce vin soit embouteillé au Québec et que l'étiquette n'indique pas le cépage. Les agences en région sont tolérées car elles sont une exception.

Bref, le projet de la SAQ n'est pas une privatisation déguisée, mais il bousculera le paysage commercial québécois.

1: Une consommation d'alcool équivaut à 17 ml d'alcool pur

SAQ: une première baisse en deux décennies (1)

Ventes totales de la SAQ, en millions de litres

1996/ 93,9

1997/ 98,9

1998/ 100,4

1999/ 107,2

2000/ 111

2001/ 119,4

2002/ 126,9

2003/ 134,2

2004/ 137,6

2005/ 136,1

2006/ 146,8

2007/ 156,4

2008/ 162,5

2009/ 168,1

2010/ 174

2011/ 180,5

2012/ 188,9

2013/ 191,2

2014/ 189,4

1:  Il s'agit d'une première baisse en 2014 en près de deux décennies si l'on exclut le recul de l'année de la grève, en 2005. Le total inclut les ventes de la SAQ par l'entremise des grossistes-épicieries.




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