À la recherche du Trump québécois

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« Il n'est pas évident que le malaise soit aussi marqué ici [qu'aux États-Unis ou en Europe]. Et même si tel était le cas, il s'exprimerait d'une autre façon », écrit Alain Dubuc.

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Alain Dubuc
La Presse

Ces jours-ci, bien des gens, ébranlés par la présidentielle américaine, voient Donald Trump dans leur soupe et tentent de déceler dans notre vie politique les signes avant-coureurs d'un phénomène similaire au Québec. On se demande aussi qui pourrait devenir le Trump québécois. Le syndicaliste Bernard Gauthier ? François Legault ?

Ne cherchez pas ! Nous avons eu un Trump, version québécoise.

Et la greffe n'a pas pris. Je parle de Pierre Karl Péladeau. Les points communs entre les deux hommes sont nombreux. Richissimes, chacun à l'échelle de son pays respectif, narcissiques, empêtrés dans des conflits d'intérêts entre leur carrière politique et la gestion de leur empire, style politique marqué par la culture de la téléréalité, utilisation immodérée des médias sociaux, stratégies politiques cassantes.

Mais je plaisante un peu. Je voulais surtout illustrer les dangers du copier-coller, et montrer qu'on ne peut pas plaquer artificiellement à notre cas une grille empruntée ailleurs.

Il est vrai que la victoire de Trump, tout comme celle du Brexit au Royaume-Uni ou la montée de la droite populiste en Europe s'inscrivent dans un courant global auquel le Québec et le Canada n'échappent pas. Mais les sociétés ont leur spécificité. Il n'est pas évident que le malaise soit aussi marqué ici. Et même si tel était le cas, il s'exprimerait d'une autre façon.

Il y a des tendances communes que l'on observe partout. D'abord, une colère envers les élites et les institutions, à qui l'on reproche de ne pas avoir tenu leurs promesses, d'être responsables du fait que le monde dans lequel nous vivons n'est pas celui auquel on aspirait.

Cette perte de confiance est renforcée par une autre tendance lourde, les progrès énormes de l'éducation et l'accès à l'information. Plus éduqués, les citoyens ont moins tendance à se ranger aux choix de ceux qui les dirigent, ils se fient à leur propre jugement, veulent davantage participer aux décisions, et privilégient les débats hors des enceintes où ils étaient confinés, comme les Parlements.

L'autre tendance lourde, c'est la perte de repères dans un monde bousculé par les révolutions technologiques et la mondialisation. Cela s'exprime par de l'angoisse, un sentiment d'exclusion et souvent par la peur de l'autre, comme on le voit dans l'opposition à l'immigration ou au libre-échange.

Ces réflexes collectifs sont présents au Québec, comme le montrait très bien l'intéressant sondage CROP que nous avons publié samedi dernier. Il montrait que 60 % des Québécois ressentaient un sentiment d'exclusion, plus marqué chez 19 % d'entre eux. Par ailleurs, 47 % manifestaient de l'intolérance face aux communautés ethniques, dont 21 % de très intolérants - limiter l'immigration, interdire les musulmans, trop de réfugiés. Mais est-ce que cette peur de l'autre est vraiment un phénomène en progression ? La société québécoise, traditionnellement fermée, est certainement plus ouverte qu'il y a 20 ou 30 ans.

S'il y a une tendance lourde, c'est moins la montée de la méfiance et de l'intolérance que la montée de leur expression sur la place publique.

Pendant longtemps, dans un monde où le débat était dominé par les institutions, qu'elles soient politiques ou médiatiques, il était possible de maintenir un couvercle sur la marmite. Maintenant, les courants plus marginaux, plus radicaux, ont accès à des outils de communication qui peuvent amplifier leur message. Dans un effet pervers, les médias sociaux ont aussi libéré la parole de la pensée primaire et de l'ignorance satisfaite.

Mais des traits propres au Québec - tout comme au Canada - feront en sorte que ce malaise s'exprimera d'une autre façon et nous mettra fort probablement à l'abri d'une dérive dévastatrice comme celle que vivent les Américains.

D'abord, les Québécois n'ont pas autant été frappés par la grande crise que les Américains. Leur économie n'est pas en panne comme celle des Français. L'accroissement des inégalités et l'enrichissement du « un pour cent », ont été beaucoup moins marqués ici. Bref, s'il y a matière à inquiétude, la situation économique ne nourrit pas ici un sentiment de colère. On le voit, par exemple, au fait que, dans le même sondage CROP, 77 % des répondants sont favorables au libre-échange.

Ensuite, plusieurs valeurs largement consensuelles au Québec, qui peuvent être qualifiées de gauche, créent une dynamique radicalement différente de celle des États-Unis, où environ le tiers de l'électorat se réclame de la droite religieuse. Au Québec, l'appui est écrasant pour le droit à l'avortement, 87 %, les garderies publiques, 86 %, la lutte contre les changements climatiques, 84 %.

Les Québécois manifestent également, pour des raisons identitaires, une certaine confiance envers l'État, assez pour que 56 % d'entre eux estiment que les choses iraient mieux si l'État intervenait davantage, ce qui exclut les mouvements à l'américaine.

Enfin, il y a chez les Québécois un désir de cohésion qui pousse les formations politiques vers le centre. Deux politiciens québécois cherchent à séduire l'électorat des exclus et des intolérants, mais au lieu de le faire en se lançant dans une dynamique de l'excès, comme Donald Trump, Jean-François Lisée flirte en même temps avec Québec solidaire, et François Legault flirte avec l'idée de taxer les riches !




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