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« Ce sont les consommateurs qui financent les agriculteurs pour le lait, les oeufs et les volailles, soit 40 % de la production, en payant beaucoup plus cher », souligne Alain Dubuc.

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Alain Dubuc
La Presse

Il y a un point commun entre les agriculteurs et les médecins. Pris un à un, ils sont en général fort sympathiques et méritent toute notre admiration pour leur contribution professionnelle. Mais collectivement, ils sont franchement insupportables.

Cela tient largement à leur mode d'organisation corporatiste, qui ne se limite pas à la défense des intérêts des membres du syndicalisme classique. On retrouve, dans le corporatisme agricole, tout comme dans le médical, une culture de caste nourrie par le sentiment d'appartenir à un groupe qui mérite, de par la nature de leur métier, une forme de traitement unique.

Ce corporatisme agricole, on l'a vu à l'oeuvre ces derniers mois aux réticences de l'Union des producteurs agricoles à accepter l'idée du ministre de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation, Pierre Paradis, de convier les consommateurs au grand sommet de l'alimentation dont il a présenté les grandes lignes cette semaine.

Cette réticence s'est exprimée de multiples façons - des pressions en coulisses pour convaincre le ministre de changer d'idée, le retard de nombreux mois avant que l'UPA finisse d'accepter de participer au sommet, de multiples expressions de mécontentement. Le président de l'UPA, Marcel Groleau, a lancé cette semaine « qu'on ne peut pas baser une politique agricole au Québec en se basant uniquement sur les attentes des consommateurs ». Les producteurs de grains, eux, craignent que la présence des consommateurs crée un déséquilibre et que « les conclusions de l'exercice risquent d'être biaisées et irréalistes ».

Ces réticences sont typiques du monopole syndical qu'est l'UPA, de sa difficulté d'évoluer avec son temps, de son arrogance aussi, qui contraste, par exemple, avec une autre voix du monde agricole, l'Union paysanne, qui a fait du dialogue entre les villes et les campagnes sa marque de commerce.

Le projet du ministre Paradis, qui promet que « les préoccupations du consommateur seront au centre des discussions », constitue une première. C'est même une petite révolution. Il ne faudrait pas pour autant en conclure que les agriculteurs seront oubliés. Il y aura trois rencontres thématiques avant le sommet de 2017, la première sur les attentes des consommateurs, la seconde sur le développement de l'industrie -  transformateurs, distributeurs et restaurateurs - , la troisième sur les entreprises agricoles.

Mais si l'UPA s'inquiète, ce n'est pas tant par crainte de se voir imposer des attentes irréalistes, mais parce que la présence des consommateurs changera les rapports de force. Cela marque une brèche importante dans l'espèce de relation fusionnelle entre l'UPA et leur ministre. Pour la première fois, on ne discutera plus d'agriculture en club fermé.

Il ne faut pas oublier que le ministre Paradis est un politicien ratoureux. L'inclusion des consommateurs est aussi une manoeuvre pour affaiblir sans le dire le monopole de l'UPA et pour commencer à s'attaquer au statu quo qui paralyse le monde agricole. On ne peut qu'applaudir, pour quatre raisons.

Premièrement, pour reprendre une formule maintenant célèbre, parce qu'on est en 2016. Le ministre n'a fait qu'appliquer à l'alimentation le cadre qui est maintenant celui de tous les sommets, qui reposent sur le dialogue, la consultation, la participation, l'interactivité.

Deuxièmement, le monde de l'alimentation sera vis-à-vis de grands défis dans les années à venir, à cause des consommateurs. Le vieillissement qui fait plafonner la demande parce qu'une population plus âgée a besoin de moins de calories. Les besoins différents de la population immigrante.

Les changements à vitesse grand V des habitudes de consommateurs - origine des aliments, santé, traçabilité, modes alimentaires. Et on voudrait que ces consommateurs ne prennent pas trop de place ?

Plutôt que de déplorer leur présence, les agriculteurs, dont la majorité travaille dans des activités de type industriel, avec des productions indifférenciées, où ils n'ont pas beaucoup tissé de liens avec ces consommateurs, devraient plutôt profiter du sommet pour rattraper le temps perdu.

Troisièmement, il est vrai que l'agroalimentaire est une industrie majeure, comportant des aspects purement économiques - productivité, marchés, recherche - qu'il ne faut pas négliger. Mais l'agroalimentaire, ce n'est pas du béton et de l'asphalte, c'est une industrie de la vie, bien décrite par le terme que l'on utilise maintenant, celui d'industrie bioalimentaire. La réflexion économique ne peut pas faire abstraction de facteurs sociétaux comme l'environnement, l'éthique, le bien-être animal, l'achat local, l'occupation du territoire ou la préservation du modèle de la ferme familiale. Des réflexions qui, encore une fois, ne peuvent pas se faire en club fermé.

Quatrièmement, dans le cas du bioalimentaire, les citoyens ne sont pas que de simples consommateurs. Nous avons, au Québec, un système unique. Ce n'est pas le gouvernement qui subventionne les agriculteurs comme dans d'autres pays. On utilise plutôt un mécanisme, la gestion de l'offre, qui limite la production avec des quotas pour faire monter artificiellement les prix afin d'assurer aux producteurs un revenu adéquat. Résultat : ce sont les consommateurs qui financent les agriculteurs pour le lait, les oeufs et les volailles, soit 40 % de la production, en payant beaucoup plus cher. Ces prix plus élevés constituent une forme de taxe régressive, parce qu'elle pénalise davantage les pauvres. Cette contribution forcée est aussi une forme de solidarité envers les agriculteurs : on paie plus cher pour améliorer leur condition. Peut-on à la fois exiger des consommateurs qu'ils payent plus, pas mal plus, et ensuite de leur demander de se taire ?

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