Les juges peuvent-elles porter un burkini ?

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« La députée caquiste Nathalie Roy s'est lancée dans une croisade énergique pour importer au Québec l'interdiction du burkini », explique notre chroniqueur.

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Alain Dubuc
La Presse

Si j'ai bien compris le débat surréaliste dans lequel la Coalition avenir Québec nous a plongés, le parti de François Legault travaillera d'arrache-pied dans les mois qui viennent pour empêcher les magistrates, policières et gardiennes de prison de porter un burkini.

La députée caquiste Nathalie Roy s'est en effet lancée dans une croisade énergique pour importer au Québec l'interdiction du burkini sur les plages lancée par une poignée de communes françaises, en disant qu'il fallait avoir ce courage et qu'il ne fallait pas hésiter à recourir à la clause nonobstant pour contourner les Chartes des droits qui ne permettraient pas cette interdiction.

Cette semaine, Mme Roy a fait marche arrière, reconnaissant que ce serait « très difficile ». La CAQ revient donc à sa position traditionnelle, inspirée des recommandations de la commission Bouchard-Taylor : interdire le port de signes religieux à ces gens qui détiennent des postes d'autorité - juges, policiers, gardiens de prison - auxquels la formation politique ajoute les enseignants.

Mais comme Mme Roy veut poursuivre ce combat, en souhaitant mettre de « grands juristes » sur le dossier pour trouver une façon d'interdire le burkini, on peut raisonnablement en déduire que la CAQ ajoutera ce vêtement de bain qui couvre le corps aux autres signes religieux plus traditionnels. Malheur à la juge qui se pointera en cour avec un burkini plutôt qu'une toge.

Mais ce n'est pas parce qu'on rit que c'est drôle. L'interdiction du burkini sur des plages françaises reflète une dérive inquiétante, que ma collègue Agnès Gruda a décrite bien mieux que je pourrais le faire.

Et si je reviens sur le sujet, c'est pour dénoncer une autre dérive, celle de la CAQ, qui, encore une fois, patauge dans la fange des peurs identitaires.

Au départ, l'importation de ce débat au Québec était parfaitement artificielle. La guerre contre le burkini est un phénomène purement français qui s'explique par une conjonction de facteurs que l'on ne retrouve qu'en France. D'abord, le traumatisme provoqué par l'attentat du 14 juillet à Nice, qu'on peut comprendre. Ensuite, l'influence d'un courant d'extrême droite, le Front national, comme par hasard très présent dans les régions où le burkini a été interdit. Mais aussi l'héritage d'un échec de l'intégration des Maghrébins depuis des décennies. Enfin, une forme d'autoritarisme républicain qui s'est traduit entre autres par l'interdiction de la burqa dans les rues, ce que l'on ne retrouve dans aucune autre société avancée.

Cela n'empêche pas les communes qui ont interdit le burkini de l'avoir fait d'une façon que l'on peut qualifier d'« hérouxvillienne ». La formulation de l'arrêté utilisé par plusieurs villes, qui s'applique « à toute personne ne disposant pas d'une tenue correcte, respectueuse des bonnes moeurs et du principe de laïcité, et respectant les règles d'hygiène et de sécurité des baignades adaptées au domaine public maritime », est un véritable tissu d'imbécillités. La plus haute instance juridique française, le Conseil d'État, a d'ailleurs suspendu hier l'arrêté de Villeneuve-Loubet, petite commune de la Côte d'Azur.

Parler de bonnes moeurs pour interdire à des femmes de s'habiller sur des plages où les seins nus sont permis ? Parler de laïcité dans une activité de loisirs ? D'hygiène ? Cela a mené à des situations absurdes et odieuses, où des policiers, sur des plages françaises, ont obligé des femmes à se déshabiller.

Ce vêtement est certainement un symbole d'une montée de la ferveur religieuse musulmane, que nous voyons comme un recul dans la bataille pour l'égalité, même si bien des musulmanes y voient un progrès, parce que ce vêtement leur permet de se baigner et de vivre plus normalement. Quant au lien avec l'islamisme radical ? Les femmes n'ont tout simplement pas le droit d'aller sur une plage publique en Arabie saoudite, et le port du burkini serait impensable dans les territoires contrôlés par le groupe État islamique.

Ce n'est pas un accident si la CAQ s'est lancée dans cette bataille. Ce n'est pas non plus une initiative sans contrôle de la part de la députée Nathalie Roy. Son chef, François Legault, en tournée dans les régions, aurait pu la rappeler à l'ordre s'il l'avait voulu. Le cellulaire se rend pas mal partout.

La bataille du burkini s'inscrit dans la même logique que d'autres initiatives de la CAQ, qui veut réduire les seuils d'immigration et qui veut imposer des tests aux immigrants sur leur maîtrise de la langue française et l'adhésion à nos valeurs. Toujours les mêmes thèmes : la peur des autres et la défense de « nos valeurs ».

Hélas, on sait pourquoi. François Legault a paru courageux en choisissant d'abandonner le projet de souveraineté pour travailler au développement du Québec. Mais ce parcours s'est avéré être difficile. La CAQ a dû trouver sa place dans un monde politique encore polarisé et a choisi de le faire en misant sur les thèmes identitaires pour faire des gains chez les nationalistes plus traditionnels.

Résultat : le « nouveau projet nationaliste » que propose François Legault est en fait terriblement ancien.

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