Le pays qui ne créait plus d'emplois

« Derrière les manifestations, les queues pour obtenir de... (PHOTO FRANçOIS NASCIMBENI, archives Agence France-Presse)

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« Derrière les manifestations, les queues pour obtenir de l'essence, la perturbation des transports en commun, les déchirements politiques, il y a une réalité, la catastrophe de l'emploi », écrit Alain Dubuc. Ci-dessus : un manifestant contre les réformes du travail à la centrale nucléaire de Nogent-sur-Marne, près de Paris, en mai.

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Alain Dubuc
La Presse

En 2008, la France, comme la plupart des pays de la planète, a été frappée par la crise mondiale. Et comme la plupart des pays, elle a perdu des emplois.

Le nombre d'emplois selon les données de l'Institut national de la statistique et des études économiques, l'INSEE, est passé d'un sommet de 20,026 millions au premier trimestre 2008 à 19,665 millions au troisième trimestre 2009, une chute qui n'avait rien de spectaculaire dans le contexte de l'époque.

Ce qui est exceptionnel, c'est ce qui s'est passé après. Au dernier trimestre 2015, le niveau d'emplois était à 19,973 millions, un peu mieux qu'au pire de la crise, mais toujours en dessous de ses niveaux d'antan.

Autrement dit, en huit ans, la France n'a créé aucun emploi, elle en a même perdu un peu.

C'est ce genre de données qu'il faut garder en mémoire pour comprendre la crise sociale qui ébranle actuellement la France. Derrière les manifestations, les queues pour obtenir de l'essence, la perturbation des transports en commun, les déchirements politiques, il y a une réalité, la catastrophe de l'emploi, un taux de chômage qui ne baisse pas, à 10,2 % au premier trimestre, à plus de 25 % pour les jeunes travailleurs.

Cela a engendré un fort degré d'insatisfaction et d'inquiétude dans la population, un sentiment d'insécurité face à l'avenir, parce que faute de nouveaux emplois, le chômage de longue durée empire, une détérioration du pouvoir d'achat, un climat d'échec collectif que l'on voit entre autres par l'exode des jeunes vers des cieux plus prometteurs, une crainte des immigrants voleurs de jobs, une grande désillusion envers la classe politique.

Ce désarroi a aussi été vécu par le président socialiste François Hollande et le gouvernement du premier ministre Manuel Valls, qui ont déployé, sans succès, toutes les armes de leur arsenal. Malgré les programmes, les dépenses publiques, malgré la croissance, modeste mais quand même au rendez-vous, malgré les atouts considérables de ce pays, la France ne crée toujours pas d'emplois.

Cela les a forcés à se rendre à ce qui était une évidence pour tous ceux qui analysent l'économie française, et c'est que le chômage y est de nature structurelle, qu'il ne disparaîtra pas tout seul quand les choses vont aller bien.

Ce problème structurel tient largement à un marché du travail si complexe, si contraignant pour les entreprises que celles-ci font tout pour éviter d'avoir à créer des emplois, parce que cela coûte trop cher et qu'en pratique, un emploi créé devient un emploi à vie.

Dans son étude France 2015, l'OCDE concluait que « le défi le plus important est de réformer le marché du travail afin de promouvoir la création d'emplois. Poursuivre les réformes du marché du travail doit être la priorité ».

La semaine dernière, une mission du Fonds monétaire international en France arrivait au même constat. « Pour une bonne part, le chômage élevé de la France est de nature structurelle, ce qui présente un problème social et économique majeur... Plusieurs facteurs semblent avoir rendu le marché du travail de la France moins adaptable à l'évolution de l'économie mondiale : des conventions collectives centralisées pour plus de 700 branches d'activité ; des procédures judiciaires longues et incertaines en matière de licenciement ; un accès relativement facile aux allocations chômage et à la protection sociale ; un salaire minimum relativement élevé et un coin fiscal important sur le travail. » 

C'est dans cette direction que s'est donc engagé le président Hollande et le gouvernement Valls, à contrecoeur parce que cela implique des réformes dans un pays allergique aux changements et parce que ces réformes, associées à tort à une philosophie néolibérale, pouvaient être perçues comme une trahison des principes socialistes. C'est ce qui est arrivé. La loi sur le travail, pilotée par la ministre Myriam El Khomri, a divisé les députés socialistes, indigné la gauche et provoqué une mobilisation syndicale qui a donné la cascade de moyens de pression qui paralysent la France.

Mais il faut rappeler que si ces réformes peuvent être perçues comme de droite le refus de ces réformes est encore plus à droite, parce que, comme le notait le FMI sur le régime actuel : « Les effets négatifs touchent l'ensemble de la population, mais sont particulièrement prononcés pour les jeunes, les travailleurs peu qualifiés et les immigrants. » D'ailleurs, le projet initial a été remanié à plusieurs reprises et passablement édulcoré.

Dans sa dernière mouture, il donne entre autres plus de souplesse aux entreprises pour la modulation de la semaine de 35 heures, réduit les contraintes pour faire des mises à pied pour causes économiques. Il propose aussi, et c'est ce qui irrite le plus les syndicats, que les négociations entre employeurs et employés pour aménager les changements se fassent au niveau de l'entreprise plutôt qu'au niveau des industries.

Après ces réformes, très techniques, difficiles à expliquer parce que l'environnement réglementaire est très différent, disons que le régime français offrirait beaucoup plus de protection que le nôtre.

Mais ce débat a une portée beaucoup plus vaste que la réforme, relativement modeste, des lois du travail. Il faut le voir comme un test pour savoir si la France, qui s'enfonce doucement depuis des années et des années, pourra s'affranchir de son culte des droits acquis et de son immobilisme.

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