Le populisme économique primaire

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« On oublie de mettre en relief le fait que Bombardier est l'une des très rares entreprises québécoises à avoir connu un tel succès international », note Alain Dubuc.

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Alain Dubuc
La Presse

Les partis de l'opposition ont trouvé un point faible dans l'armure des libéraux avec le dossier de Bombardier. Depuis deux semaines, ils tapent donc sur le même clou dans ce qui s'est transformé en véritable tempête à l'Assemblée nationale.

Mais le clou sur lequel ils tapent avec tant d'énergie, ce n'est pas dans le cercueil du gouvernement libéral qu'ils sont en train de le planter, mais plutôt dans notre pied.

La tâche de l'opposition est toujours délicate. C'est son devoir de critiquer et de surveiller le gouvernement. C'est dans son intérêt de déceler ses failles pour pouvoir éventuellement le remplacer.

Mais il y a toujours un risque que, dans le feu de l'action, ce travail d'opposition devienne un travail de démolition qui peut nuire à l'intérêt collectif.

C'est ce à quoi on est en train d'assister. Dans leurs efforts tout à fait légitimes pour critiquer la façon dont le gouvernement Couillard a choisi de soutenir Bombardier, Pierre Karl Péladeau et François Legault sont en train d'alimenter un vent de populisme économique primaire extrêmement troublant, de susciter dans une partie de la population une rage contre Bombardier, une opposition à l'idée même de lui apporter de l'aide, de nourrir un sentiment d'amertume qui laissera des traces.

Le chef du Parti québécois est très sensible aux enjeux économiques. Le chef de la CAQ rappelle sans cesse - et il a bien raison - que le Québec est au dixième rang des provinces canadiennes pour son revenu disponible des ménages par habitant, un signe clair que le Québec souffre d'un retard économique. Et pourtant, ce qu'ils sont en train de faire, c'est de cautionner et de renforcer les facteurs politiques, culturels et sociaux qui contribuent à ce retard.

Le dossier de Bombardier n'est pas simple. Je ne dis pas que le gouvernement Couillard a choisi la meilleure stratégie de soutien. Je n'ai ni les compétences ni les informations pour trancher. Mais je note que si on avait suivi à la lettre la voie que tracent les deux partis de l'opposition à travers leurs critiques, on serait dans de beaux draps.

Ils ont critiqué le fait que l'injection de 1,3 milliard de fonds publics uniquement dans la C Series comportait des risques importants. Soit. Mais leur solution, investir dans des actions de l'entreprise mère outre son caractère passif, aurait déjà mené à une perte boursière d'un demi-milliard.

Leurs appels pour rouvrir l'entente avec Bombardier afin d'interdire à celle-ci d'appliquer au Québec les mises à pied annoncées pour son réseau mondial auraient soit compromis l'entente, soit empêché la restructuration nécessaire de l'entreprise.

Leur indignation contre le « deal » selon lequel Québec renonce à sa poursuite contre Air Canada dans le dossier de la fermeture du centre d'entretien d'Aveos pour convaincre le transporteur d'acheter des avions de la C Series aurait probablement fait échouer ce contrat vital pour Bombardier. Une recette pour la catastrophe.

Mais surtout, cette bataille a encouragé des réflexes que la société québécoise devrait au contraire combattre.

Le premier, c'est la méfiance des Québécois envers le succès et les grandes entreprises. Bombardier est maintenant trop loin de Joseph-Armand pour avoir la cote d'amour : trop grosse, trop étrangère, trop internationale, trop puissante, trop riche. Par contraste, l'opinion publique appuyait sans hésiter un soutien coûteux à Rona, sans doute parce que ses magasins de quartier et ses liens avec les fournisseurs locaux de « deux par quatre » lui donnent encore un parfum de terroir.

Ensuite, une logique collective du court terme, défensive, qui mène à défendre nos acquis, notre butin, plutôt que de penser en termes de développement. On concentre l'attention sur les mises à pied chez Bombardier, sur les emplois perdus avec la fermeture d'Aveos - sans réaliser que jamais Air Canada ne voudra ou ne sera capable de recréer les 1800 emplois qu'elle a contribué à faire disparaître - au lieu de penser à l'avenir du secteur aéronautique.

On note aussi le poids du syndicalisme dans notre société. MM. Legault et Péladeau ont participé à une longue conférence de presse avec l'ancien représentant du syndicat des employés d'Aveos dans une alliance que l'on peut qualifier de surprenante. Ce n'est pas sombrer dans l'antisyndicalisme que de dire que le mouvement syndical n'a pas été depuis quelques décennies un vecteur de dynamisme capable de contribuer à la capacité du Québec de combler ses retards économiques.

Il y a également un grand absent dans tout le débat sur Bombardier : l'innovation et le savoir, valeurs qui suscitent très peu d'intérêt dans la société québécoise, mais qui sont au coeur du succès de l'entreprise tout comme de ses déboires récents. L'innovation est aussi un ingrédient central de tout effort de création de richesse. Quand on pense en ces termes, le débat sur Bombardier prend une tout autre dynamique.

Enfin, ce qui fait cruellement défaut, c'est une vision stratégique. À force de critiquer, on oublie de mettre en relief le fait que Bombardier est l'une des très rares entreprises québécoises à avoir connu un tel succès international, qu'elle est au coeur du secteur aéronautique, le seul domaine industriel majeur où le Québec s'impose sur la planète, et que nulle part dans le monde, l'industrie aéronautique ne peut se développer sans l'aide du gouvernement.

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