Maudit hiver

Alain Dubuc... (Photo Alain Roberge, La Presse)

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Alain Dubuc

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Alain Dubuc
La Presse

« L'hiver du Québec est le pire hiver du monde industrialisé » écrit Alain Dubuc dans son plus récent essai, Maudit hiver. Il s'attarde au rapport - souvent difficile - que nous entretenons avec la saison blanche, ses impacts sur l'économie, la vie quotidienne, la santé, jusqu'à la construction de notre identité culturelle ! En voici quelques extraits.

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Maudit Hiver, Éditions La Presse

PIRE QU'À MOSCOU

Les comparaisons des conditions climatiques des diverses régions du monde portent souvent sur la météo dans les capitales, sans doute parce que c'est un des facteurs dont les gouvernements tiennent compte pour l'affectation de leurs diplomates. La chaîne Météomédia, dans cette logique, a proposé un top 5 des capitales les plus froides du monde en comparant la température moyenne pour les trois principaux mois d'hiver, soit décembre, janvier et février.

La capitale la plus froide, c'est Oulan-Bator, en Mongolie.

Elle connaît une température moyenne de-19 °C de décembre à février. La deuxième, c'est Astana, une ville dont la plupart d'entre nous n'ont jamais entendu parler. Elle est la capitale du Kazakhstan et est tout aussi glaciale, avec-15 °C.

Et quelle est la troisième ? Ottawa, avec une température moyenne pour les mêmes trois mois de-8 °C. Cela fait d'Ottawa la capitale la plus froide du monde développé, et ce, sans compter les 235 cm de neige qui tombent en moyenne annuellement sur la région, ce qui n'est pas le cas à Oulan-Bator ni à Astana, qui sont situées dans des régions arides où les précipitations sont presque inexistantes.

Contrairement à ce que l'on aurait pu croire, il fait plus froid en hiver à Ottawa qu'à Moscou, qui occupe la quatrième place et où la moyenne des températures n'est que de-6 °C. En cinquième place, on retrouve Helsinki, en Finlande, le plus froid des pays européens nordiques, avec-5 °C.

Et comme il fait un peu plus froid à Montréal qu'à Ottawa, on peut dire que Montréal, avec sa température moyenne de-8,3 °C en hiver, est plus froide que Moscou. Cela fait de Montréal la métropole la plus froide du monde. Québec est une ville encore plus froide, avec-10,3 °C, mais elle n'est pas la seule ville de cette taille à autant souffrir des rigueurs du climat, notamment parce que l'on retrouve des températures hivernales semblables, et mêmes pires, ailleurs dans l'Ouest canadien.

Selon une autre mesure, un indice de rigueur du climat développé par Environnement Canada et qui tient compte du confort et du bien-être, l'hiver montréalais serait toutefois un tout petit peu moins pire que celui de la capitale russe. Cet indice utilise trois données pour mesurer l'inconfort de l'hiver : le refroidissement éolien, qui reflète l'impact des températures basses combinées à des vents forts, la durée de l'hiver, soit le nombre de mois dont la température moyenne est sous zéro, et la température moyenne du mois le plus froid.

Un grand spécialiste des villes d'hiver, l'urbaniste canadien Norman Pressman, professeur émérite de l'Université de Waterloo, a utilisé cet indice pour comparer des villes canadiennes et d'autres villes du reste du monde. Québec, avec un indice de 54, Saskatoon, de 55, et Winnipeg, de 56, sont les villes les plus froides du monde développé, à part les villes sibériennes d'Irkoutsk et de Novossibirsk. Elles sont plus froides que Moscou, avec un indice de 52. Montréal et Edmonton seraient un peu moins inconfortables, avec 49. Mais Montréal reste un membre à part entière du club du froid, loin devant les villes nordiques comme Oslo qui, avec 42, est un peu plus douce que Toronto (43), et à plus forte raison loin devant Copenhague (25) ou Stockholm (36).

LA CULTURE URBAINE DE L'HIVER

En ville, on n'ajuste pas son mode de vie à la nature, on voudrait plutôt que ce soit la nature qui s'ajuste, ce qui ne fonctionne évidemment pas. D'où le conflit. Le mode de vie urbain, tout comme celui des banlieues, est défini par un rythme de travail où domine le 9 à 5, ce qui exige des gens qu'ils poursuivent leurs activités, peu importe les aléas climatiques.

Dans un mode de vie urbain, l'hiver, quand il manifeste des excès, est d'abord et avant tout un obstacle pour le travail, le magasinage, l'école, les loisirs. C'est le déneigement des autos, le déblaiement des rues, absolument nécessaire en ville, le calcium et le sable qui salissent et qui tachent, les bancs de neige à franchir, la sloche et l'eau sale quand il y a dégel, les chaussées glissantes, le trafic. Dans un mode de vie urbain, l'hiver impose aussi des contraintes vestimentaires, parce que les vêtements adaptés à l'hiver ne sont pas ceux qui sont les plus appropriés pour le travail.

Bref, beaucoup d'inconvénients. Et les avantages ? La beauté de l'hiver, on la retrouve surtout à la campagne. En ville, les émotions esthétiques sont rares, sauf les lendemains de tempête, quand la neige est encore blanche. Il y a là peu d'activités hivernales qui rendent la vie plus facile, car c'est surtout en dehors des centres urbains qu'on les pratique. L'hiver, en ville, est d'autant moins agréable que le réchauffement des centres urbains provoque plus souvent des revirements de température brusques. Bref, pour les urbains, l'hiver, c'est d'abord et avant tout une foule de tracas, petits et grands.

Cette difficulté de vivre l'hiver en ville a donné lieu à une foule de stratégies d'adaptation, comme le développement du réseau sous-terrain montréalais. Dans l'Ouest, dans le centre-ville de Calgary ou d'Edmonton, les immeubles sont reliés par des passages aériens. Mais ces stratégies, pas toujours heureuses, expriment un désir de nier l'hiver, de développer un mode de vie qui en fait abstraction et reflète une culture urbaine qui réagit sans enthousiasme aux appels de la nordicité.

Ce processus de distanciation face à l'hiver que favorise l'urbanisation n'est pas terminé : l'affaiblissement des régions au profit des centres urbains se poursuit. De plus, on observe, à l'intérieur de l'urbanisation, un déplacement des citoyens des petites villes vers les grands centres urbains. En 2013, ce qu'on appelle, dans le jargon administratif, la région métropolitaine de recensement (RMR) de Québec, le Grand Québec, comptait 791 934 habitants, soit 9,7 % de la population québécoise.

La RMR de Montréal, le Grand Montréal, en comptait 3 981 802, soit 48,8 %. C'est ainsi que ces deux grands centres urbains regroupent près de 60 % de la population du Québec.

Ce renforcement des grandes villes n'a pas seulement des impacts de nature quantitative. Il a aussi un effet qualitatif.

Les grandes villes ne sont pas que des destinations. Elles exercent un attrait, elles ont de l'influence. Il y a, dans la société contemporaine bombardée par la télévision et l'internet, une attirance accrue pour les villes, à cause de leurs institutions scolaires, des opportunités d'emploi, mais aussi du type de qualité de vie qu'offre le milieu urbain - commerces, loisirs, culture, tolérance, diversité, liberté. Cela attire beaucoup les jeunes, les plus instruits et les plus productifs, qui ne choisissent pas la ville pour faire de la raquette dans les parcs, mais plutôt pour ses attributs urbains.

Cette culture urbaine exerce une influence plus grande qu'autrefois sur la société, car c'est aussi celle des médias, des vedettes, des leaders sociaux, dont le regard sur l'hiver, qui n'a rien de tendre, dominera le discours public et façonnera les perceptions. Si on pousse un peu la logique, on note que le Plateau-Mont-Royal est l'un des endroits du Québec qui exerce le plus d'influence et est aussi un de ceux où l'hiver est le plus pénible, à cause de ses rues étroites et de l'opposition obstinée au déneigement de son administration municipale !

L'HIVER IDÉAL

Tous ces éléments pointent vers quelques conclusions.

D'une part, s'il y a des irréductibles des deux côtés, on retrouve une bonne proportion de gens qui acceptent l'hiver jusqu'à un certain point, qui aiment l'idée de l'hiver, mais pas nécessairement celui que le Bon Dieu nous a donné. Ils aiment l'alternance des saisons et la neige, à condition que l'hiver ne dure pas trop longtemps et qu'il ne fasse pas trop froid. Cela m'a mené à décrire ce qui serait probablement l'hiver idéal pour la majorité des Québécois.

Dans ce monde idéal, l'hiver frappe vers le milieu décembre, avec une baisse des températures et des bordées de neige qui nous assurent d'avoir un Noël blanc. Les Québécois toléreraient ensuite deux bons mois d'hiver, avec des températures maximales légèrement au-dessous de zéro, juste assez douces pour que les rues et les trottoirs soient secs, mais juste assez fraiches pour que le couvert de neige se maintienne, avec des nuits plus froides, mais quand même pas sous les-10 °C, pour que nos terrains de jeux - centres de ski alpin, pistes de ski de fond et de raquette, patinoires et circuits de motoneige - restent intacts. Enfin, un printemps qui commence début mars pour que l'on soit bien certains que tout est rapidement fondu à la mi-mars et, surtout, que l'hiver ne revienne pas sournoisement. Et si possible, des conditions moins clémentes en dehors des centres urbains pour que la saison des sports d'hiver ne soit pas trop écourtée. Avec un hiver comme celui-là, tout le monde serait content. Et ceux qui en veulent davantage n'auraient qu'à aller faire un tour dans Charlevoix ou dans d'autres régions plus hivernales.

Mais cet hiver idéal, ce n'est pas celui que nous avons. Cela explique le rapport amour-haine de bien des Québécois, qui aiment l'idée de l'hiver, qui préfèrent en avoir un, mais qui ont du mal avec sa rigueur et sa longueur.

Ce malaise contribue à nourrir l'obsession des Québécois et des Canadiens pour la météo. Elle tient à l'imprévisibilité de notre climat, à ses écarts brutaux pour lesquels il faut se préparer.

On sait aussi que si nous avons un sport national, à part le hockey et la politique, c'est bien celui de pester contre l'hiver. On amplifie ses excès et ses soubresauts, notamment grâce à la dramatisation télévisuelle, l'effet Météomédia, avec ses avis de froid extrême, ses alertes de tempête hivernale ou ses facteurs éoliens. Mais le résultat, quand on le mesure, est étonnant. Influence Communication, dans son bilan annuel de l'information pour 2014, estimait que le Canada se distingue du reste du monde de trois façons : les médias canadiens ont proposé une couverture des événements sportifs qui dépasse de 10 % la moyenne des 160 pays analysés, leur couverture internationale était de 27 % inférieure à celle du reste du monde, mais la météo a pris 229 % plus de place qu'ailleurs !

Cela explique aussi la grande diversité d'opinion des Québécois à l'égard de l'hiver. L'interprétation des sondages nous amène à mettre les gens dans des camps bien définis, les « pour », les « contre », les « neutres ». La réalité est infiniment plus complexe. Il y a des adversaires irréductibles, comme l'animateur René Homier-Roy, que j'ai entendu lancer un vibrant « J'éliminerais l'hiver ! » sur les ondes de la première chaîne de Radio-Canada. Il y a aussi de véritables passionnés.

Mais entre les deux, on retrouve une grande variété de réactions, une subtile gradation des rapports à l'hiver. L'urbaniste Norman Pressman, lors de la conférence Welcoming Winter, Changing the Climate of Planning, à Dalhousie en 2005, a bien décrit le continuum dans lequel peut évoluer l'appréciation de l'hiver. Le niveau d'affection minimal, c'est quand on supporte l'hiver. On progresse un peu dans l'échelle quand on le tolère. On peut ensuite, un pas de plus, l'accepter. On bascule dans la véritable affection quand on le respecte, encore plus quand on l'apprécie ou encore mieux, quand on le célèbre.

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