Le détournement de débat

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La Fédération autonome de l'enseignement a récemment organisé une action pour perturber une rencontre entre le ministre de l'Éducation et le Conseil du patronat du Québec.

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 Alain Dubuc
La Presse

Avant de se lancer dans une grève de trois jours, la Fédération autonome de l'enseignement, qui regroupe les syndicats de la région montréalaise, notamment l'Alliance des professeurs de Montréal, avait organisé la semaine dernière une action pour perturber une rencontre entre le ministre de l'Éducation, François Blais, et le Conseil du patronat (CPQ).

Pourquoi ? Voici l'explication qu'Alain Marois, vice-président à la vie politique de cette fédération, a donnée à RDI. Je le cite au texte, au complet, parce que ses propos révèlent un élément bien présent dans les négociations du secteur public et parapublic.

« Le ministre vient rencontrer les gens d'affaires pour leur dire : "On va vous faciliter la job, on va s'arranger pour que les jeunes quittent l'école encore plus vite pour aller travailler au lieu de leur donner de la formation qualifiante. On leur donne de petits jobs rapides où ils n'auront pas vraiment eu une formation complète, un réel métier, où ils n'auront pas eu la formation pour se débrouiller dans la vie. Au lieu de cela, ils vont avoir des jobs au rabais où il va falloir souvent qu'ils changent de travail." »

J'ai entendu beaucoup de critiques sur la façon dont le gouvernement Couillard a appliqué ses politiques d'austérité au monde de l'éducation ; j'en ai moi-même formulé plusieurs. On peut par exemple reprocher des compressions qui affectent les clientèles plus vulnérables, comme la réduction de l'aide aux devoirs ou du nombre d'orthopédagogues, l'imposition d'une charge de travail trop élevée aux enseignants, le très mauvais message que l'on envoie sur l'importance de l'éducation dans la société.

Oui, il y a un risque, que j'ai moi-même évoqué, qu'en prenant moins en charge les clientèles vulnérables on puisse affecter notre capacité de réduire le décrochage. Mais personne n'a sérieusement jamais affirmé qu'il y avait une volonté au gouvernement de réduire systématiquement les compétences, que les compressions mènent à grande échelle à la sous-qualification et à la précarité et encore moins qu'il y ait un quelconque plan secret allant dans ce sens.

Cette attaque du dirigeant syndical est une forme de délire.

C'est d'autant plus du délire que le Conseil du patronat ne serait pas heureux d'entendre le message que le leader syndical attribue au ministre Blais. Dans son Bulletin de la prospérité du Québec, où l'organisme patronal mesure la performance du Québec à partir de 21 indicateurs, cinq d'entre eux portent sur la qualité de l'éducation et la qualification de la main-d'oeuvre - taux de décrochage, taux de diplomation universitaire, numéracie, etc. Le CPQ n'est pas dans le business du cheap labour.

Peut-être que M. Marois, soyons charitables, a dépassé sa pensée, emporté par l'euphorie de l'action militante. Sans doute aussi que ses propos reflètent une culture de l'excès verbal bien fréquente dans des processus de négociation. On y sent aussi la colère et l'exaspération légitimes des enseignants qui se sentent dévalorisés, l'amour du métier.

Mais il y a manifestement autre chose. L'idée franchement caricaturale qu'il se fait du patronat, héritée des luttes des années 60, l'excès du propos, nous rappellent aussi le fait que, pour certains syndicats, les négociations avec l'État revêtent aussi une dimension idéologique. À travers les négociations et les moyens d'action, ils cherchent aussi à défendre une conception de la société que je peux qualifier, à voir le manque de finesse du propos, d'anticapitalisme primaire, qui n'est pas celle de la société dans son ensemble ni celle des enseignants et des enseignantes qu'ils sont censés représenter.

Ces croisades représentent un détournement de débat, comme on en a connu un avec la grève étudiante, quand un des trois groupes, la CLASSE, pour qui l'enjeu de droits de scolarité servait surtout de levier pour une mobilisation contre le système, n'aurait jamais consenti à une entente. C'est un facteur qui rend les négociations infiniment plus complexes.

Cela soulève aussi une autre question que se poseront bien des parents. Si un enseignant dit de telles âneries devant les caméras, que peut-il bien dire à nos enfants quand il est seul avec eux dans une salle de classe ?

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