Les effets pervers

Jamais, depuis 28 ans, l'élevage des veaux de... (Photo Robert Skinner, archives La Presse)

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Jamais, depuis 28 ans, l'élevage des veaux de lait n'a fait ses frais au Québec, rappelle notre chroniqueur.

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Alain Dubuc
La Presse

Il y a un effet pervers, pour un économiste, quand une décision a des conséquences indésirables ou même contraires aux objectifs recherchés.

S'il y a un monde où la perversion fleurit, dans ce sens bien économique, c'est celui de l'agriculture.

Le mélange de bonne volonté - le désir de soutenir l'agriculture - , de calcul politique - remporter les circonscriptions rurales - , de corporatisme du milieu et de la force d'inertie des politiques publiques a créé une espèce de monstre. Nos politiques agricoles n'arrivent plus à aider ceux qu'elles sont censées aider, les agriculteurs. On a eu deux beaux exemples ce mois-ci de ces effets qui pervertissent l'agriculture.

D'abord, avec le veau de lait. La Financière agricole, la société d'État qui a pour mandat de soutenir le secteur, a annoncé que les éleveurs de veaux de lait n'auraient plus accès au Programme d'assurance stabilisation des revenus agricoles, l'ASRA. Quand on creuse un peu, on comprend pourquoi.

L'ASRA est un mécanisme qui assure des revenus plus stables aux producteurs en les protégeant contre les fluctuations des marchés. C'est une assurance à laquelle les producteurs cotisent. En simplifiant un peu, quand les prix du marché deviennent inférieurs à leurs coûts de production, l'ASRA compense la différence. Ce programme, qui couvrait aussi les céréales et les pommes de terre, ne s'adresse maintenant qu'aux productions animales - bouvillons, veau, porc, porcelet, agneau. En 2014, l'ASRA a versé 130,20 $ pour chaque veau, pour un total de 18,2 millions.

Sur papier, tout est beau. Mais il y a un effet pervers. Jamais l'élevage des veaux de lait n'a fait ses frais. Depuis que cette production a été couverte par l'ASRA, en 1987, les producteurs ont reçu de l'aide chaque année parce qu'ils n'ont jamais réussi à produire à coût inférieur à celui du marché ! Jamais en 28 ans. En tout, depuis l'an 2000, ils ont reçu 397 millions. Comme leurs cotisations ont totalisé 139 millions, l'aide nette a atteint 258 millions. Un quart de milliard.

Je ne veux pas partir en guerre contre le veau de lait. Il est peut-être nécessaire de soutenir ce secteur complémentaire de l'industrie laitière, qui ne sait pas quoi faire des petits veaux mâles. Peut-être veut-on aussi, au nom de la proximité, produire nos propre veaux. Quoique, pour le romantisme du terroir, on repassera : nos veaux de lait ne grossissent pas en tétant au pis de leur mère. Ils sont nourris au lait en poudre.

Mais il est clair que l'assurance a cessé d'être une assurance.

On a détourné un mécanisme contre les caprices de marché pour en faire un programme de subvention automatique.

Si on veut aider ces agriculteurs, il faudrait le faire de la bonne façon, pas avec de la fausse assurance, qui masque la non-viabilité du secteur, qui ne pousse pas les producteurs à modifier leurs pratiques, puisque le soutien gouvernemental est automatique.

L'autre effet, encore plus pervers, a été mis relief dans une note de l'Institut économique de Montréal à partir d'une étude de l'Université du Manitoba, qui a calculé ce que les ménages doivent payer de plus à cause des programmes de gestion de l'offre pour le lait, les oeufs et la volaille. Ces programmes limitent la production avec des quotas et bloquent les importations pour maintenir des prix élevés qui assureront de meilleurs revenus aux agriculteurs. L'aide aux agriculteurs, au lieu de venir du gouvernement, vient des consommateurs qui paient plus cher.

J'ai souvent dénoncé ce système, notamment parce qu'il revient à taxer des biens essentiels dans un pays où, en principe, les aliments ne sont pas taxés. L'étude manitobaine met un chiffre sur ce fardeau additionnel ; 339 $ de plus pour les 20 % des ménages au bas de l'échelle, ce qui équivaut à 2,3 % de leur revenu ; 554 $ pour les 20 % les plus riches, soit 0,5 % de leurs revenus. Le fardeau assumé par les plus pauvres est donc presque cinq fois plus élevé que celui des plus riches. C'est la définition même d'une taxe régressive. C'est pervers, et pas seulement dans le sens économique du terme.

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