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Le gros cochon rose

Le premier ministre du Canada, Stephen Harper.... (Photo Mark Blinch, Reuters)

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Le premier ministre du Canada, Stephen Harper.

Photo Mark Blinch, Reuters

Alain Dubuc
La Presse

Quand on parle de fonds publics, on utilise souvent l'expression « les coffres de l'État ». L'image, c'est celle d'une grosse malle, un peu XIXe siècle, solide, en bois et en métal, pleine de billets ou de pièces dorées.

Mais depuis l'arrivée au pouvoir du gouvernement conservateur, et surtout avec l'annonce jeudi de généreux cadeaux fiscaux aux familles, c'est une tout autre image qui vient à l'esprit, celle d'un gros cochon rose plein d'économies, une tirelire dont le premier ministre peut se servir à sa guise à la veille de l'Halloween et de Noël.

Je suis peut-être naïf, ou vieux jeu, mais j'ai été franchement scandalisé par la façon dont Stephen Harper a annoncé ces cadeaux fiscaux. Le premier ministre, sans cravate, dans une salle de la banlieue de Toronto, qui bavardait avec des mamans et des enfants, entouré de citoyens à qui les spécialistes de l'image avaient tellement dit qu'il fallait sourire qu'ils avaient l'air d'une bande d'évangélistes transfigurés par une quelconque révélation.

Le fait d'annoncer une mesure fiscale majeure - les baisses d'impôt atteindront 4,6 milliards en 2015-2016 - dans un événement partisan scénarisé, plutôt qu'à la Chambre des Communes, par le ministre des Finances, est choquant, car il consacre l'assujettissement des politiques fiscales aux impératifs partisans. Cela annonce que la campagne électorale est déjà commencée, douze mois avant la date prévue des élections.

Cela confirme aussi, pour ceux qui en doutaient encore, que la pièce maitresse de ces allègements fiscaux, le fractionnement des revenus, est un choix idéologique. Cette mesure permet aux membres d'un membre d'un couple dont le revenu est plus élevé de transférer une partie de ses revenus à celui qui gagne moins pour profiter d'un taux d'imposition moins élevé. Cette mesure favorise d'abord les couples où les écarts de revenus sont importants, souvent les familles traditionnelles où la femme reste à la maison, une clientèle davantage conservatrice.

La mesure a un autre effet pervers, celui de favoriser les familles à hauts revenus. Voilà pourquoi cette promesse électorale de M. Harper a été très largement critiquée par les spécialistes, assez pour que l'ex-ministre des Finances, Jim Flaherty, s'en dissocie. Le gouvernement Harper a atténué ces effets négatifs en plafonnant le montant transférable à 50 000 $, en limitant le gain fiscal à 2000 $ et en bonifiant d'autres mesures, comme les crédits pour frais de garde, qui favorisent les familles à faibles revenus. Le résultat n'est pas bon, il est seulement moins pire.

Mais cela ne dissipe pas l'impression qu'on a assisté à une inversion du processus d'établissement des mesures fiscales. En principe, on définit des objectifs - besoins financiers, équité et justice, efficacité économique - et on confie à des spécialistes le soin de traduire cela en mesures précises. Maintenant, c'est plutôt comme si les spécialistes des sondages du Parti conservateur avaient d'abord identifié les clientèles à séduire, dans ce cas-ci les familles avec enfant, et qu'on avait ensuite joué dans le régime fiscal pour y parvenir.

La stratégie, cousue de fil blanc, ne fera pas consensus. Mais le gouvernement conservateur ne cherche pas à convaincre tout le monde. Ce dont il a besoin, c'est de renforcer ses appuis dans sa base traditionnelle et de séduire quelques mamans attirées par Justin Trudeau. Et d'aller vite, pour mettre les partis qui s'y opposent devant un fait accompli.

Cette opération s'ajoute à une liste de décisions fiscales malheureuses, à commencer par la réduction de la TPS - pour satisfaire l'aversion de l'Alberta, très américaine à cet égard, pour les taxes à la consommation - ce qui a mis le Canada à contre-courant des tendances du monde industrialisé. D'un tripotage partisan à l'autre, le gouvernement Harper a rendu notre régime fiscal plus complexe et plus incohérent, et manifesté, au plan fiscal, un populisme plus réformiste que conservateur.




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