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Le modèle québécois est un mythe

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Alain Dubuc
La Presse

Chroniqueur à La Presse Débats, Alain Dubuc a écrit Portrait de famille - 14 vrais ou faux mythes québécois, dont ce texte est extrait. Publié aux Éditions La Presse, ce livre est maintenant en librairie.

Combien de fois avez-vous lu, entendu ou même utilisé l'expression «modèle québécois» ? Des centaines, peut-être même des milliers de fois, selon votre âge. Et maintenant, une deuxième question: vous êtes-vous déjà arrêté pour définir avec une certaine précision ce qu'est ce modèle québécois? Et si oui, vous avez sans doute été un peu embêté, car personne ne s'entend sur sa définition. Ce qui m'amène à poser une troisième question: comment se fait-il qu'un concept si important et si central soit si flou? Comment se fait-il qu'on parle tant du modèle québécois sans savoir ce dont il s'agit?

Ma réponse, c'est que lorsqu'on creuse un peu, on découvre qu'il n'y a pas vraiment de modèle québécois. C'est ça, un mythe: une idée forte qui frappe l'imagination et qu'on finit par accepter comme une réalité, mais qui est essentiellement une construction de l'esprit. Cette idée de l'existence d'un modèle québécois repose sur la façon dont notre imaginaire collectif a transformé, glorifié et coloré la Révolution tranquille.

Elle constitue l'élément fort de l'histoire contemporaine du Québec et elle est au coeur de la façon dont les Québécois se perçoivent.

La Révolution tranquille est le moment où nous avons rompu avec notre passé rural et religieux pour entrer de plain-pied dans la modernité.

Les principaux éléments distinctifs de la société québécoise d'aujourd'hui viennent de cette période: le rejet de l'Église qui contrôlait le Québec, la construction d'un appareil d'État toujours présent et la forme qu'a prise l'affirmation nationale.

Loin de moi l'idée de sombrer dans le révisionnisme. Je n'ai pas l'intention de nier ou de minimiser l'importance de ce moment marquant du Québec moderne. On peut à la fois souligner le caractère admirable de la Révolution tranquille, la trouver remarquable dans le contexte qui était le sien et croire en même temps qu'elle a dépassé sa durée de vie et engendré de trop nombreux effets pervers. On peut aussi dire qu'on a étiré l'élastique et transformé une période riche et intéressante en conte de fées.

Il s'est passé quelque chose de majeur dans les années 60 au Québec. On connaît la longue liste des innovations et réalisations de la Révolution tranquille: mise sur pied d'un appareil d'État moderne, naissance du ministère de l'Éducation, nationalisation de l'électricité et création de la Caisse de dépôt et placement du Québec.

Mais la Révolution tranquille a été plus que ces institutions et ces programmes. Ce qui était remarquable, c'était son esprit, le vent de changement, la volonté de rupture avec le passé, la soif de modernité, l'énergie, l'élan, l'audace, le désir de réinventer le monde et la conviction que tout était possible.

C'était aussi une affirmation nationale qui prenait de nouvelles formes et qui s'exprimait dans le succès plutôt que dans l'aigreur de la défaite. Ces efforts ont donné des résultats durables, par exemple le succès de notre système d'éducation et un rattrapage économique réel, quoiqu'insuffisant.

«On a gonflé l'importance de la Révolution tranquille et on a gommé ses erreurs dans un processus qui a pris des accents religieux.»


Un important décalage

Mais il y a un important décalage entre la réalité de cette Révolution tranquille et la narration qui s'en est développée au fil des ans. Le geste fondateur qu'a été la Révolution tranquille est également devenu notre grand mythe collectif. On a gonflé l'importance de cette révolution et on a gommé ses erreurs dans un processus qui a pris des accents religieux.

D'abord, parce que le mythe repose sur deux exagérations. La «grande noirceur» dont la Révolution tranquille nous aurait libérés était moins noire qu'on ne le croit généralement: la période était moins obscurantiste qu'on ne l'a ensuite affirmé, la transformation de l'économie avait déjà commencé et les germes de changement étaient déjà implantés avant que ne s'amorce la rupture.

Ensuite, à bien des égards, la révolution était moins révolutionnaire qu'on a voulu le croire. Elle était en outre certainement moins originale qu'on se l'est raconté. Le grand vent de changement qui soufflait sur le Québec dans les années 60 soufflait aussi partout en Occident. Souvenons-nous de ce qui se passait ailleurs au même moment. Partout sur la planète, on a assisté à des changements profonds qui ont germé au début de la décennie pour ensuite faire boule de neige. Partout, on a assisté à un rejet des valeurs traditionnelles.

Ce fut la décennie de la pilule anticonceptionnelle et de la montée du mouvement féministe. Ce fut, aux États-Unis, la révolution marquée par l'arrivée de John F. Kennedy et notamment l'affirmation des droits des Noirs. Ce fut le tsunami de l'affirmation de la génération du baby-boom, les Beatles, Woodstock, l'opposition à la guerre du Viêtnam, le mouvement hippie et la mobilisation étudiante qui a mené à Mai 68. Ce fut la décennie des luttes anticoloniales.

Sur le plan des institutions, le Québec, durant cette période, n'a pas vraiment fait plus ou mieux que ce que les sociétés nous entourant avaient déjà fait: le Québec s'est tout simplement normalisé. La Révolution tranquille a essentiellement été un vaste processus de rattrapage où le Québec est devenu, lui aussi, une société moderne. Ce qui a caractérisé la Révolution tranquille, c'est l'aspect concentré et accéléré de ses réformes.

On a pris les bouchées doubles, ce qui s'expliquait par l'urgence de combler des retards. Mais jusqu'où le fait de ne plus être retardataire constitue-t-il une prouesse?

La sacralisation de la Révolution tranquille a freiné le développement du Québec

On a très clairement assisté à la création d'un mythe. Cette sacralisation n'est pas anodine, ce n'est pas une simple curiosité culturelle, mais un phénomène significatif et important pour la suite des choses. C'est cette sacralisation qui a dénaturé la Révolution tranquille, freiné son déploiement, entraîné des effets pervers et, finalement, trahi l'esprit qui animait cette génération de réformateurs. C'est le mythe qui a tué la Révolution tranquille et créé au Québec, dans un intéressant paradoxe, un carcan semblable à celui que la Révolution tranquille avait voulu combattre.

Le premier des effets de cette sacralisation trop puissante et, surtout, trop rapide est d'avoir mis fin prématurément au processus révolutionnaire.

Bien sûr, après les réformes initiales, la logique de la Révolution tranquille s'est poursuivie sur un peu plus d'une décennie, complétée par la création de sociétés d'État à vocation économique et par l'assurance maladie. Mais il s'agissait d'un prolongement naturel de ce qui avait été amorcé au début des années 60.

L'élan initial, lui, s'est éteint. Ce qui peut s'expliquer en partie, sans doute, par une sorte d'épuisement collectif. Une société peut vouloir reprendre son souffle et digérer les réformes; ce qui peut expliquer, entre autres, la défaite des libéraux et le retour au pouvoir de l'Union nationale.

Mais il y a certainement eu un autre mécanisme en jeu, nourri par le mythe naissant: c'est la fierté, le sentiment du devoir accompli, l'impression que le Québec, après avoir réalisé son gros oeuvre, avait atteint son apogée et était arrivé à son accomplissement. Les Québécois pouvaient s'asseoir pour admirer leur création. Ils ont cru que le travail était terminé alors qu'en fait, il ne faisait que commencer. On n'a donc pas poursuivi avec la même ardeur les efforts qui restaient à faire. Et c'est ainsi qu'à certains égards, le Québec a plafonné, en ce sens qu'il a atteint un plateau avant d'être parvenu au sommet.

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