Les méfaits du néo-jovialisme

Alain Dubuc
La Presse

Jean-François Lisée vient tout juste de publier une plaquette intitulée Comment mettre la droite K.-O. en 15 arguments, qui cherche à déboulonner les mythes que la droite colporte sur le Québec.

L'auteur prend bien soin de préciser que son livre s'inscrit «dans la tradition du pamphlet politique», genre littéraire qui lui permet commodément de ne pas faire dans la dentelle et de tourner les coins ronds. C'est bien dommage.

Tout son exercice repose sur un procédé bien connu. Il définit la «droite» de façon très large - dans laquelle je suis évidemment inclus. Cela lui permet ensuite de caricaturer ses positions pour mieux les dénoncer. Bref, l'auteur défonce des portes ouvertes, dont il avait de surcroît élargi le cadre.

En soi, les questions que Lisée aborde méritent débat. Par exemple, il y a toute une réflexion à faire sur les liens entre la richesse, le niveau de vie, la qualité de vie et la répartition des revenus. Un exercice d'une grande complexité qui exige un sens de la nuance.

Je me désole donc que l'on ramène ces enjeux à un débat manichéen gauche-droite, avec tout l'arsenal du pamphlet: les sophismes, les interprétations abusives, les acrobaties statistiques.

Dans bien des cas, l'apologie des succès du Québec est si excessive que la démonstration sombre dans la caricature.

Peut-on sérieusement, sur la foi des données d'une seule année, de surcroît 2009, celle de la récession, proclamer que le Québec est un «champion» de la productivité? Ou encore, en prenant hors contexte des chiffres disant que les Québécois paient 7 milliards de plus en impôts que l'Ontario et qu'ils reçoivent 17 milliards de plus en services, d'écrire que «notre État, donc nos fonctionnaires, réussit à nous donner un rendement de 250% par rapport à ce qu'offre l'État ontarien»?

Pour illustrer la méthode, regardons le chapitre intitulé «Les Québécois ne sont pas travaillants», où il veut répondre à son ancien patron, Lucien Bouchard, qui avait affirmé que les Québécois ne travaillent pas assez. «Faux, archifaux», s'exclame l'auteur.

Pourtant, dans un autre chapitre, il note que les Québécois travaillent 14,6% moins d'heures que les Américains. Il admet aussi, en termes pudiques, qu'ils «choisissent de passer plus de temps avec leurs proches», ou qu'après 55 ans, ils sont «moins présents sur le marché du travail». Exactement ce que disait M. Bouchard.

Comment alors réfuter les affirmations de la «droite»? C'est simple. Il suffit de la caricaturer, pour lui faire dire que «les Québécois jeunes, à la fleur de l'âge, sont réfractaires au travail». Il suffit ensuite de défoncer la porte ouverte. Curieusement, pour sa démonstration, il se sert d'une drôle de statistique, le taux d'activité de la main-d'oeuvre, qui ne mesure pas vraiment l'effort au travail. Et il réussit à la présenter d'une façon qui omet de noter que le Québec arrivait, pour son taux d'activité, au sixième rang des provinces canadiennes en 2011.

Pour comprendre cette démarche, il faut la situer dans son contexte. Il s'agit d'un livre politique, qui s'inscrit dans les efforts de Jean-François Lisée pour faire la promotion de la souveraineté. Depuis des années, il pourfend les analyses qui peuvent remettre en question le modèle québécois. Pourquoi? Parce que ce modèle est le trait d'union entre le PQ et la gauche, surtout syndicale. Cela a entraîné mon collègue dans une croisade néo-jovialiste dont ce pamphlet est l'aboutissement.

Cela plaira peut-être à ses alliés de gauche. Mais pour le knock-out, il faudra repasser. Les seuls que cet ouvrage terrassera, ce sont les arbres qui ont involontairement contribué à sa production.

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