L'abîme racial

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Agnès Gruda

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Nous sommes le 20 janvier 2009, à Washington, sur la vaste esplanade qui se déploie devant le Capitole. Des dizaines de milliers de personnes trépignent d'impatience en attendant la prestation de serment de leur premier président à la peau noire.

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L'accession à la présidence de Barack Obama, le 20 janvier 2009, a suscité beaucoup d'espoir de l'communauté noire américaine

Photo J. Scott Applewhite, archives Bloomberg News

Dans mon coin du « Mall », il y a surtout des Afro-Américains. Qu'ils viennent du Mississippi, de l'Indiana ou de l'Alabama, ils ont tous le sentiment d'assister à un tournant de l'histoire torturée des relations raciales dans leur pays.

Quand Barack Obama prononce son « Que Dieu me vienne en aide », il y a une explosion de rires et de pleurs. Et cette enseignante qui me dit en s'essuyant les yeux : « Je suis les yeux de ses ancêtres. » Comme si enfin, son pays pouvait prendre sa revanche sur le legs de l'esclavage et de la discrimination.

Huit ans plus tard, ses ancêtres doivent se retourner dans leur tombe. Car au lieu de s'apaiser, les fractures raciales se sont au contraire creusées depuis huit ans.

Selon un sondage CBS-New York Times publié en juillet dernier, 69 % des Américains estiment que les relations raciales vont mal - soit le plus haut niveau depuis les émeutes raciales de 1992. Tandis que 60 % estiment que les choses vont en s'aggravant.

La fracture apparaît aussi dans les différences des perceptions de la réalité raciale. La majorité des Blancs croient que la police traite également les suspects, peu importe la couleur de leur peau. Les trois quarts des Afro-Américains pensent, eux, qu'un policier tirera plus facilement sur un Noir que sur un Blanc...

Deux univers, deux lectures, deux solitudes. Comment en est-on arrivé là ? Est-ce la faute d'Obama, qui n'a pas fait assez pour rapprocher les deux communautés ? Ou celle d'une droite xénophobe qui s'est déchaînée contre lui dès qu'il a emménagé dans la Maison-Blanche ?

VICTIME DE SON SUCCÈS

Pour l'écrivain Peniel Joseph, spécialiste de l'histoire de la communauté afro-américaine, Barack Obama a été un peu la victime de l'espoir même qu'il a suscité. Son arrivée au pouvoir « illustrait la possibilité pour des Noirs dotés d'un talent extraordinaire de mener et d'exceller dans toutes les sphères d'activité », écrit-il dans une longue analyse publiée par le Washington Post.

Sauf que, poursuit-il, certains y ont vu à tort « l'avènement d'une ère post-raciale, dans laquelle le péché originel de l'esclavage aurait été absous par l'arrivée d'un homme noir au poste de commandant en chef ».

« L'élection d'un président noir a donné à certains l'illusion d'une parfaite harmonie raciale », renchérit le commentateur Frank Brown dans le New York Times.

En d'autres mots : en emménageant à la Maison-Blanche, Barack Obama a en quelque sorte haussé les attentes - mais les inégalités raciales ne sont pas disparues d'un coup de baguette magique le 21 janvier 2009...

LE RESSAC

Plus que ça : l'élection de Barack Obama a produit un ressac racial, réveillant par son avènement même les démons d'un racisme primaire. Rapidement, écrit Ta-Nehisi Coates dans The Atlantic, la fréquentation du site suprémaciste blanc Stormfront a été multipliée par six !

Dans un registre plus « fréquentable », ça allait du républicain Newt Gingrich, qui désignait le 44e président par le surnom de « Magic Negro », au représentant du Missouri Roy Blunt, qui le traitait de « singe », en passant par des photomontages le montrant vêtu d'habits somaliens ou des rumeurs soutenant qu'il portait une inscription en arabe sur son alliance.

Ce mouvement a culminé dans le courant « nativiste », enfourché avec enthousiasme par Donald Trump, qui affirmait que Barack Obama n'était pas né aux États-Unis.

« Est-ce qu'on se serait permis de dire la même chose d'un président à la peau blanche ? », demande Frédérick Gagnon, directeur de l'Observatoire des États-Unis à la Chaire Raoul-Dandurand de l'UQAM. Poser la question, c'est y répondre.

Barack Obama, homme au double héritage et bien ancré dans le monde des Blancs, « a sous-estimé la détermination avec laquelle ses opposants étaient décidés à le détruire », écrit Ta-Nehisi Coates. Une détermination où la couleur de sa peau a joué un rôle important.

ENTRE L'ARBRE ET L'ÉCORCE

Pendant les huit années qui ont suivi, Barack Obama a marché sur un fil très mince : se montrer sensible à la problématique raciale sans s'aliéner la majorité blanche.

Il évoluait en terrain miné. Quand l'écrivain noir Henry Louis Gates s'est fait arrêter en essayant d'entrer chez lui à Cambridge, en banlieue de Boston, le 16 juillet 2009, le président Obama a dénoncé publiquement une « intervention policière stupide ».

Un sondage réalisé dans la foulée de cet incident indique qu'un tiers des électeurs blancs se sentaient désormais « moins à l'aise » face à leur président. Et que les deux tiers estimaient qu'il avait lui-même commis « un geste stupide ».

Pendant les huit années de sa présidence, Barack Obama a fait d'autres interventions qui ont force de symbole - mais n'ont pas changé grand-chose pour la majorité des Noirs.

« Si j'avais un fils, il aurait pu ressembler à Trayvon », a-t-il déclaré après la mort d'un jeune Noir tué par la police en Floride, en février 2012 - début d'une longue série de bavures policières.

Il a été le premier président américain à visiter une prison fédérale et réclamer une réforme du système carcéral américain, où les Noirs sont massivement surreprésentés.

Il a créé une fondation, My Brother's Keeper, pour venir en aide aux garçons des quartiers déshérités.

Mais concrètement, la situation de la minorité afro-américaine ne s'est pas améliorée sous son règne.

PRÉSIDENT PASSIF ?

Aurait-il pu faire plus ? C'est ce que croit l'historien et spécialiste des présidences américaines Gil Troy, de l'Université McGill.

Selon lui, Barack Obama est resté « passif » en temps de turbulences raciales, un peu « comme un météorologue qui observerait le mauvais temps, non un président capable d'influencer le climat politique ».

C'est tout le contraire d'un Bill Clinton qui a signé une réforme de l'aide sociale qui a largement bénéficié à la minorité afro-américaine, rappelle Gil Troy.

Le hic, c'est que les réformes sociales de Barack Obama étaient automatiquement interprétées à travers un prisme racial, note Frédérick Gagnon. Au point de « nourrir la ligne de fracture » entre les deux communautés.

Barack Obama reste le premier président à avoir brisé le plafond de verre racial - après une série ininterrompue de 43 présidents à la peau blanche.

La suite des choses montre que cela n'a pas suffi à guérir les divisions raciales. Et que cela a nourri un ressentiment qui a fini par profiter à son successeur.




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