«Le monde nous a trahis!»

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Nous parlions depuis une bonne dizaine de minutes quand des claquements secs ont recouvert, par intermittences, la voix de Zakaria Amino, membre du conseil local de la zone rebelle d'Alep.

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Des roquettes ont été tirées hier sur des quartiers d'Alep tenus par le gouvernement, blessant une petite fille, selon l'Observatoire syrien des droits de l'homme.

Photo GEORGE OURFALIAN, Agence France-Presse

Les Russes et le régime de Bachar al-Assad avaient pourtant décrété une trêve humanitaire qui devait toujours être en vigueur au moment de notre conversation téléphonique, hier. Comment expliquer ces détonations ?

« Ce ne sont pas des explosions, m'a rassurée Zakaria Amino. Ce que vous entendez, ce sont des enfants qui cassent des meubles pour en faire du bois de chauffage pour l'hiver. »

Voilà, en raccourci, où en sont les civils qui vivent dans la partie orientale d'Alep, contrôlée par les rebelles. Après 50 jours de siège ininterrompu et des semaines de bombardements dévastateurs, ils se préparent pour le pire. Faute de carburant, ils s'apprêtent à brûler tout ce qu'on peut brûler. Y compris leurs propres meubles.

Zakaria Amino est un avocat de 44 ans qui exerce les fonctions de directeur adjoint du conseil municipal d'Alep, côté rebelle. Avant la guerre, la deuxième ville de Syrie en importance abritait une population de plus de 2 millions. Plus de 250 000 civils y vivent toujours, malgré l'offensive militaire impitoyable menée par l'armée de Bachar al-Assad, avec l'aide généreuse de la Russie.

La ville a subi un premier siège à la fin de juillet. Après trois semaines de répit, elle s'est retrouvée à nouveau encerclée au début de septembre. Depuis, impossible d'y entrer et d'en sortir. Les marchés publics sont vides : il n'y a plus de fruits ni de légumes, relate Zakaria Amino.

Pour éviter la famine, le conseil local soutient la production de pain qui est vendu à bas prix aux habitants. Mais l'un des deux moulins d'Alep a été détruit lors d'un bombardement, la semaine dernière.

De plus, 2 des 15 boulangeries encore fonctionnelles ont elles aussi été ciblées par les bombes. Celles qui restent réussissent à produire 10 tonnes de pain par jour. En temps normal, il en faudrait quatre fois plus pour nourrir la ville.

Le conseil local distribue aussi du lait maternisé, mais là encore, les réserves baissent. « La ville compte 20 000 enfants de moins de 1 an, et nous avons distribué nos dernières réserves de lait il y a 10 jours. »

L'approvisionnement en eau est encore plus problématique. Il y a trois semaines, le réservoir d'eau potable a été bombardé. Depuis, les conduites d'eau sont à sec. Les habitants compensent avec des puits de surface où ils puisent de l'eau potentiellement contaminée.

Pour éviter les risques d'épidémies, le conseil local a fait creuser sept puits munis d'unités de filtration. « L'approvisionnement en eau, c'est l'un de nos principaux défis », dit Zakaria Amino.

L'autre défi, c'est le carburant. Ça fait longtemps qu'Alep ne compte plus sur son réseau électrique. La ville s'est convertie aux génératrices qui fonctionnent au diesel. Sans carburant, les unités de filtration d'eau, les hôpitaux et les boulangeries seront en panne... Or, les réserves de diesel baissent à vue d'oeil. « Nous pouvons encore tenir deux semaines, peut-être un mois », dit Zakaria Amino.

Les services médicaux sont, eux aussi, réduits au minimum. Avant le début du siège, Alep comptait huit hôpitaux. Il n'en reste plus que deux.

Le radiologiste Abou Abbas travaillait à l'hôpital M10, principal centre de traumatologie dans le quartier de Sakhour.

L'hôpital a été frappé une première fois le 28 septembre, puis les 1er et 3 octobre, et une dernière fois le 14 octobre. L'établissement est hors service depuis le premier raid, qui a détruit ses génératrices.

« Nous avons dû transférer tous nos blessés parce que nos bonbonnes d'oxygène ne fonctionnaient plus, raconte Abou Abbas. Un de nos blessés, un garçon de 10 ans, est mort pendant le transfert. »

Les habitants des quartiers orientaux d'Alep ont accès à deux hôpitaux de taille moyenne « qui peuvent pratiquer certaines interventions chirurgicales ». Mais les réserves de médicaments s'épuisent elles aussi. Oubliez les antibiotiques, il n'y en a plus...

CIBLES CIVILES

Hôpitaux, boulangeries, réservoirs d'eau, marchés, écoles - les bombardements ciblent systématiquement les infrastructures civiles. Le Dr Abou Abbas croit que le régime essaie de forcer les civils à déserter la ville, quartier par quartier, en préparation d'une offensive finale.

Pourquoi donc les habitants d'Alep ne fuient-ils pas la ville assiégée, alors que le régime leur promet l'instauration de six « corridors humanitaires » pendant la trêve ?

Réponse d'Abou Abbas et de Zakaria Amino : parce qu'ils ont peur. Ils ne croient pas qu'ils pourront utiliser ces corridors avec un niveau minimal de sécurité.

« Je suis allé observer deux points de passage hier. Quand des gens se sont engagés sur la route, ils ont été ciblés par des tireurs embusqués. Nous avons compté une douzaine de blessés. » - Zakaria Amino

Cette histoire de corridors humanitaires n'est que de la poudre aux yeux, pense le Dr Abou Abbas. « On va laisser les gens passer, et après, ils se feront tirer dessus, comme c'est arrivé dans le passé. »

Les derniers habitants d'Alep sont carrément pris au piège. D'ailleurs, la trêve décrétée cette semaine n'a pas mis fin aux combats. Seuls les raids aériens ont été suspendus depuis mercredi.

« C'est une fausse trêve, tranche Abou Abbas. Et on nous avertit de préparer de bons abris en prévision d'une prochaine offensive. »

Le radiologiste de 49 ans raconte que pendant les pires bombardements des dernières semaines, il lui est arrivé de ne pas quitter sa maison pendant deux semaines. « Quand je sortais, je ne reconnaissais plus mon quartier... »

Une ville détruite, des habitants réduits à brûler leurs meubles, leurs vieilles chaussures ou des sacs de plastique pour cuisiner, une trêve sans espoir qui débouchera vraisemblablement sur un nouveau carnage - tout ça se produit maintenant, aujourd'hui, devant le regard indifférent du monde.

Au bout du fil, Abou Abbas lance ce cri du coeur : « Le monde nous a abandonnés, pourtant nous sommes humains comme vous, nous ressentons la peine et la douleur. Ne nous oubliez pas ! »

« Nous vivons un désastre et la communauté internationale ne fait rien pour faire cesser le siège de notre ville », renchérit Zakaria Amino. Avant d'ajouter : « Le monde nous a trahis... »

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