Chronique

Burkini, suite et fin (enfin, espérons)

Un homme manifeste son soutien aux femmes qui... (PHOTO REGIS DUVIGNAU, REUTERS)

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Un homme manifeste son soutien aux femmes qui désirent porter le burkini sur les plages françaises devant le Conseil d'État, à Paris.

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Le Conseil d'État a tranché, hier.

Invité à se prononcer sur l'arrêt interdisant le burkini sur les plages de Villeneuve-Loubet, sur la Côte d'Azur, le plus haut tribunal administratif de France conclut que cette tenue de bain ne menace pas l'ordre public.

« En l'absence de tels risques, l'émotion et les inquiétudes résultant des attentats terroristes, et notamment de celui commis à Nice le 14 juillet, ne sauraient suffire à justifier légalement la mesure d'interdiction contestée », affirme- t-il dans sa décision.

Dans un même souffle, le tribunal rejette les motifs de « décence » et d'« hygiène » invoqués par les autorités municipales pour justifier leur décret.

Conséquemment, ce dernier « porte une atteinte grave et manifestement illégale aux libertés fondamentales que sont la liberté d'aller et venir, la liberté de conscience et la liberté personnelle ».

Ce jugement est fondé entre autres sur l'article 1 de la Constitution française, stipulant qu'il s'agit d'une république laïque, qui « assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race et de religion » et qui « respecte toutes les croyances ».

On ne peut être plus clair. Même si plusieurs autres villes, dont les décrets n'ont pas encore été soumis à la justice, jurent qu'elles continueront la chasse au burkini sur leurs plages, le sort de cette vague de décrets est pour ainsi dire scellé. Aucun d'entre eux n'est susceptible de passer le test juridique.

On ne voit pas comment leurs défenseurs sauraient démontrer que la menace posée par ces vêtements de baignade recouvrant le corps est grande au point de justifier la suspension de libertés protégées par la Constitution.

Car c'est bien de ça qu'il s'agit, ici : enfreindre une liberté fondamentale au nom d'un intérêt supérieur. Or, dit le Conseil d'État, l'intérêt supérieur invoqué par les pourfendeurs de burkinis ne tient pas la route. Et le traumatisme des attentats terroristes ne met pas fin aux grands principes de liberté, égalité et fraternité qui définissent la France.

Le tribunal invoque aussi la loi de 1905 qui définit la laïcité française. Modèle que plusieurs ont invoqué pour justifier la chasse aux musulmanes sur les plages françaises.

Or, les défenseurs de la laïcité tendent à oublier que cette loi établit la neutralité religieuse de l'État - mais n'empêche pas les simples citoyens d'afficher publiquement leurs croyances.

***

Voilà qui ramène les pendules à l'heure après quelques semaines de folie furieuse. Respirons d'aise : la France est un État de droit, et les autres tentatives de chasser certains vêtements de la plage finiront par être condamnées, elles aussi. Les vêtements autorisés sur les trottoirs le seront tout autant sur le sable et les galets de la Méditerranée.

Mais qu'arrivera-t-il de la haine qui a été libérée pendant que faisait rage ce débat surréaliste ? Comment faire pour remettre le mauvais génie de l'exclusion et du racisme dans sa bouteille ?

C'est d'autant plus difficile que l'exemple vient de haut. N'oublions pas que le premier ministre Manuel Valls a donné son appui personnel à des décrets qui contreviennent à la Constitution de son pays. Et au nom desquels des policiers ont publiquement humilié des femmes pour le seul « délit » de profiter de la plage vêtues d'une manière qu'ils jugeaient suspecte.

On a beau se dire qu'il s'agit de marquer quelques points en période préélectorale, ça reste extrêmement troublant.

***

Cette haine n'a pas mis de temps à traverser l'Atlantique. Mes deux chroniques sur le sujet m'ont valu une avalanche de courriels, majoritairement favorables aux arrêtés anti-burkinis (ils l'étaient un peu moins après la diffusion des images surréalistes de policiers armés forçant une femme à retirer sa tunique alors qu'elle se prélassait au bord de la mer...).

Ce qui suinte à travers plusieurs de ces messages, c'est à mon avis une xénophobie primaire à peine couverte d'un vernis de féminisme ou d'antiterrorisme. Jugez vous-mêmes.

« Que fait cette femme allongée sur des galets, dans une position inconfortable, sous un soleil ardent, habillée comme un phoque ? À mon avis, elle provoque et manipule l'opinion », avance une lectrice.

« Vous êtes certaine que ces femmes ne sont pas sur les plages seulement pour faire pitié ? [...] Ça semble bien ambigu comme situation », avance une autre.

« Que faisait-elle couchée sur des galets, habillée jusqu'au cou ? Elle prenait du soleil peut-être ? », ironise une troisième.

« On en a assez de ces hors-la-loi et des problèmes qu'ils apportent avec eux. Personne n'est allé les chercher, mais j'aimerais que quelqu'un de responsable les retourne chez eux », écrit un lecteur. 

« Pour la chasse aux musulmanes, c'est pas un problème à Laval, il y en a tellement que nous devons faire attention pour ne pas les frapper parce qu'elles se placent devant nous sans regarder », lance un autre.

« Je serais ces femmes et je comprendrais que je suis une provocation et je m'abstiendrais », affirme un autre.

J'arrête ici. Je tiens à rappeler que ça doit célébrer fort dans les bunkers de l'EI, ces jours-ci. Ce genre de déferlement de rejet et de bêtise, c'est précisément le but recherché par les terroristes. Question de montrer à quel point l'Occident est intolérant envers les musulmans.

Mission accomplie.

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