Nice, entre la douleur et la colère

Un rassemblement spontané s'est tenu hier à Nice,... (Photo Laurent Cipriani, Associated Press)

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Un rassemblement spontané s'est tenu hier à Nice, à la mémoire des victimes de l'attaque survenue durant les festivités du 14 juillet.

Photo Laurent Cipriani, Associated Press

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Bilal Bouilfane a passé la journée d'hier à chercher sa soeur Bouzaouit. Cette Niçoise de 41 ans, d'origine algérienne, se trouvait sur la promenade des Anglais jeudi soir, avec deux de ses quatre enfants.

Soirée familiale et insouciante, question de souligner la fête du 14 juillet, par une nuit chaude et venteuse.

Après les traditionnels feux d'artifice, quand le camion blanc a foncé dans la foule en zigzaguant comme pour faucher le plus de gens possible, Bouzaouit s'est mise à courir. C'est du moins ce qu'a raconté une de ses amies qui croit l'avoir vue se diriger vers un McDonald. Puis, plus rien.

Sa fille de 6 ans s'en est tirée avec des égratignures. Mais son gamin de 4 ans, lui, lutte pour sa survie. « Il est méconnaissable, avec du sang plein la tête », selon son oncle Bilal, que j'ai croisé hier devant l'hôpital Pasteur, à Nice.

Des parents de blessés, des survivants en état de choc et des gens à la recherche de proches disparus depuis la veille essayaient de tromper leur angoisse devant l'entrée principale de l'établissement.

« Nous sommes une famille de huit enfants, mes frères et soeurs vont d'hôpital en hôpital pour essayer de retrouver Bouzaouit, on veut savoir au plus vite ce qui lui est arrivé, peu importe ce qu'on apprendra », confie Bilal Bouilfiane. Au moment de notre rencontre, ces recherches n'avaient rien donné.

À côté de lui, l'enseignant Roland Haugades espérait retrouver un inconnu qu'il avait tenté d'aider lors de cette funeste nuit. L'homme souffrait d'une blessure grave à la cheville. Quand les secouristes l'ont emmené, il a laissé tomber une clé accrochée à la carte de fidélité d'un supermarché.

Dans le chaos de l'attentat, Roland Haugades n'avait pas eu le temps de demander le nom du blessé. Hier, il s'est présenté au siège social du supermarché pour apprendre que l'homme portait le nom de famille Gille. Depuis, il fait des pieds et des mains pour remettre la clé à Monsieur Gille. En vain : il n'arrive pas à le trouver.

Bryan Le Hen, 18 ans, s'est présenté à l'hôpital Pasteur hier après-midi en boitant péniblement : il s'était blessé la veille en sautant sur la plage pour échapper au tueur. Mais sa blessure physique n'était rien à côté de sa peine d'avoir perdu sa meilleure amie, jeudi soir.

« Nous courions ensemble avec Sharon, je la tenais par la main. Puis sa main m'a échappé. Je l'ai retrouvée une demi-heure plus tard. Elle a été écrasée par le camion. Elle était morte. »

- Bryan Le Hen

Bryan vient tout juste de passer son bac et avait passé la soirée à s'amuser avec des copains. « Puis, notre rigolade s'est transformée en cauchemar. Pourquoi ? »

Devant l'hôpital, il y avait aussi Lofti Chafia, un homme dans la cinquantaine, peintre professionnel. Il était affalé sur un banc, les yeux rouges de fatigue et de larmes. Il venait de rendre visite à la cousine de sa femme, arrivée de Tunisie quelques jours plus tôt pour recevoir des soins médicaux en France. Elle a eu la mauvaise idée d'aller faire la fête, le 14 juillet. Dans la cohue, elle a été percutée par le camion blanc. Depuis, elle est soignée à l'hôpital Pasteur.

« Je suis malade de voir ce qui se passe, en plus, le tueur, c'est un Tunisien, je suis en état de choc, je pleure ma race ! »

Quelques bancs plus loin, un homme en blouse blanche, le visage blême, les traits tirés. Il s'appelle Grégoire, préfère ne pas dire son nom de famille. Il a 23 ans et travaille comme médecin interne à l'hôpital Pasteur. Il a passé la nuit entière à soigner les blessés de la promenade des Anglais.

« C'est atroce ce qui s'est passé, on n'est jamais préparé à ça. » Il a raconté avoir soigné des gens qui s'étaient blessés en sautant sur la plage, d'autres qui avaient des blessures par balle, ou qui avaient été écrasés sous le camion.

Pendant plus de 18 heures, il a « suturé ce qui saignait, sauvé ce qui pouvait être sauvé... »

Sandra et Antoine, eux, étaient en train de traverser la rue pour rentrer chez eux quand ils ont vu le camion zigzaguer sur la route. « J'ai d'abord cru que c'était un conducteur fou, ça n'avait pas l'air d'être un attentat », raconte Sandra. Puis, tout à coup, des corps partout, du sang, une vision d'horreur, une scène de fin du monde.

Sandra et Antoine n'ont pas dormi de la nuit. Hier, ils se sont présentés à la clinique d'urgence médicale et psychologique, à l'hôpital Pasteur, dans l'espoir de recevoir du soutien. « Peut-être que ça va passer tout seul, mais tout le monde nous dit qu'on devrait chercher de l'aide... »

D'autres témoins des évènements de jeudi ont raconté comment ils ont couru dans la foule, sans savoir ce qui se passait, comment ils ont vu des poussettes renversées dans la bousculade, des vieux effondrés sur le sol, une marée humaine qui affluait sur la plage pour échapper au camionneur déchaîné.

« Je ne comprenais rien à ce qui se passait, j'ai vu des gens se précipiter avec des têtes d'ahuris, en criant : courez, courez », raconte Marie-Josée, qui avait assisté à la célébration du 14 juillet avec ses deux petites filles, Zineb et Ritha.

Ils étaient tous abasourdis par la tragédie de la veille, inquiets, attristés par les vies détruites. Mais dans mes conversations d'hier, ce qui dominait, c'était la colère.

« Je suis furieux contre la France, quand on connaît le niveau de risque, les menaces, je ne comprends pas qu'un camion ait pu rouler comme ça sur la promenade des Anglais, à 90 kilomètres à l'heure pendant deux kilomètres, ce n'est pas normal », s'insurge Bryan Le Hen.

« Il n'y avait pas de vraie barrière de sécurité, pas de voitures de police pour bloquer l'entrée, pas assez de sécurité », peste Bilal Bouilfane.

« Je suis triste et je suis en colère, renchérit Lofti Chafia. Qu'est-ce qu'ils ont fait tous ces gens pour mériter ça ? Ils voulaient simplement passer un moment en famille... »

Mais la fête de famille a volé en éclats. Et hier, avec ses plages et ses cafés à moitié vides, avec son calme étonnant pour un vendredi soir, Nice commençait tout juste à prendre la mesure du choc qu'elle vient de vivre.

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