La tempête de la cuvette

« Aux États-Unis, la question des salles de bains... (Photo Mandel Ngan, archives Agence France-Presse)

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« Aux États-Unis, la question des salles de bains s'est souvent articulée autour des batailles pour l'avancement des droits civiques », note Andréanne Bissonnette, chercheuse à la chaire Raoul-Dandurand de l'UQAM.

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C'est un curieux débat, à la fois symbolique, explosif... mais aussi bêtement trivial. La controverse déchire les États-Unis depuis quatre mois, et elle finira forcément par atterrir devant la Cour suprême.

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Des manifestants se sont rassemblés le 24 mars à Charlotte, en Caroline du Nord, au lendemain de la promulgation par l’État d’une loi imposant l’utilisation de toilettes publiques correspondant à l’identité sexuelle à la naissance. L’État a depuis restreint la portée de la loi, laissant le secteur privé libre d’appliquer ses propres règles.

Photo Travis Dove, archives The New York Times

Au coeur de la polémique : le libre accès aux toilettes de leur choix pour les personnes qui ne s'identifient pas au sexe inscrit sur leur certificat de naissance.

Tout a commencé le 22 février à Charlotte, capitale de Caroline du Nord, quand son conseil municipal a voté un règlement autorisant les citoyens à choisir la salle de bain qui correspond au genre auquel ils s'identifient lorsqu'il diffère de celui qui leur a été attribué à la naissance.

L'État a répliqué avec une loi disant exactement le contraire. Peu importe qui vous croyez être, si vous êtes enregistré comme « garçon », vous n'aurez pas accès aux toilettes pour femmes. Point à la ligne.

Cette loi a déclenché une véritable tempête, de l'Atlantique au Pacifique. D'un côté, des « pro-libre choix », à commencer par Pearl Jam et Bruce Springsteen, ont annulé leurs concerts à Charlotte. Des sociétés comme American Airlines, Wells Fargo ou PayPal ont menacé de retirer leurs billes de la Caroline du Nord.

La chaîne de magasins Target a décrété la politique de la toilette ouverte - pour devenir aussitôt la cible d'une campagne de boycottage qui a réuni plus d'un million de signatures.

Finalement, l'administration Obama s'est jetée dans la mêlée avec un décret obligeant les écoles à assurer le libre accès aux toilettes correspondant à l'identité de genre de leurs élèves.

La politique de l'accès libre menace les femmes et les enfants, qui risquent de faire face à des prédateurs des toilettes, craignent les « anti-choix ».

Les lois restrictives pénalisent des gens simplement pour ce qu'ils sont, répondent les « pro-choix ».

Coincés entre les deux, des agents de l'ordre public se posent des questions plus pragmatiques. Comment feront-ils pour appliquer les lois comme celle qui vient d'être adoptée en Caroline du Nord ?

« Mes agents ne vont quand même pas aller vérifier les parties génitales des utilisateurs des toilettes publiques », a fait valoir Leon Lott, shérif en Caroline du Sud, État qui envisage de suivre l'exemple de son voisin du nord.

***

Mais comment une simple politique d'accès aux toilettes publiques a-t-elle pu soulever un débat d'une telle ampleur ?

Parce qu'aux États-Unis, les toilettes se retrouvent souvent au coeur de grands mouvements de réformes sociales, expliquent les spécialistes.

Dès le XIXe siècle, des femmes qui arrivaient sur le marché du travail ont réclamé des toilettes séparées de celles des hommes, à une époque où cette distinction n'existait pas.

« Faut-il forcer les fillettes blanches à prendre leurs douches avec les Négresses, au risque d'attraper des maladies vénériennes ? », demandait un journal de l'Arkansas en 1957, moment où la question des toilettes a recoupé celle de la ségrégation raciale.

Plus tard, le mouvement féministe a réclamé un retour aux toilettes unisexe.

« Aux États-Unis, la question des salles de bains s'est souvent articulée autour des batailles pour l'avancement des droits civiques », note Andréanne Bissonnette, chercheuse à la chaire Raoul-Dandurand de l'UQAM.

Le débat qui enflamme l'opinion publique aujourd'hui est lui aussi devenu « l'emblème de quelque chose de beaucoup plus large qu'une simple question de salles de bains ».

La controverse touche à des divisions profondes au sein de la société américaine, renchérit l'historien Gil Troy, de l'Université McGill. « Ça rejoint des questions comme les traditions, la modernité, le libertarisme. »

Et si le débat est si virulent, c'est parce que le train des changements sociaux est passé à très grande vitesse au cours des dernières années, semant la confusion sur son passage, dit Gil Troy. En 2008, Barack Obama hésitait à se prononcer sur les mariages gais. Maintenant, il soutient les droits des « trans ». Une évolution qui donne le tournis...

Maintenant, la question à un million : ce débat influencera-t-il l'élection présidentielle de novembre ? Jusqu'à maintenant, Donald Trump a dit tout et son contraire sur le sujet. Hillary Clinton, quant à elle, a appuyé le décret du président Obama.

Gil Troy ne croit pas que la question des toilettes pèsera lourd dans la prochaine élection. « La campagne électorale porte davantage sur des questions économiques que sur des enjeux culturels », constate-t-il.

Mais des organisateurs républicains interrogés par Time ont bel et bien affirmé leur intention d'utiliser cette question hautement sensible pour aller chercher des votes. Tandis que le gouverneur adjoint du Texas, Dan Patrick, pense carrément que la guerre des toilettes « déterminera qui sera le prochain président des États-Unis ».

À suivre, donc...

QUELQUES CHIFFRES

Selon un récent sondage CBS/New York Times, 46 % des Américains estiment que les personnes transgenres devraient fréquenter les toilettes qui correspondent au sexe inscrit sur leur certificat de naissance.

41 % croient qu'elles devraient pouvoir utiliser les salles de bains correspondant à leur identité de genre.

L'importance du phénomène transgenre est difficile à estimer. Le chiffre le plus souvent cité l'évalue à 0,3 % de la population.

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