Chronique

Les illusions européennes

Le gouvernement a envoyé deux unités du centre... (PHOTO LOUISA GOULIAMAKI, AFP)

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Le gouvernement a envoyé deux unités du centre de contrôle et de prévention des maladies pour aider les familles de migrants à Idomeni, particulièrement les enfants.

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«Le temps des migrations irrégulières en Europe est révolu», a clamé, lundi, le président du Conseil européen Donald Tusk.

Pourtant, chaque jour, pas loin de 2000 migrants risquent toujours leur vie en se lançant dans la périlleuse traversée de la mer Égée. Tandis que des milliers d'entre eux sont actuellement bloqués à la frontière entre la Grèce et la Macédoine, où ils croupissent dans des conditions abjectes sans savoir ce qui les attend.

D'où M. Tusk tire-t-il donc son optimisme ? D'un accord préliminaire que l'Union européenne (UE) a conclu lundi avec la Turquie. Et qui permettra de renvoyer en territoire turc tous les désespérés qui sont parvenus à poser pied sur le sol grec.

Cet accord doit être précisé dans 10 jours. En gros, il prévoit que la Turquie réadmettra sur son territoire tous les migrants, réfugiés syriens inclus, ayant réussi à rejoindre la Grèce.

Mais attention : elle ne fera pas ça pour les beaux yeux de l'Europe. En échange de ses bons services, elle réclame 3 milliards d'euros d'aide supplémentaire, ainsi qu'une série d'autres mesures, dont l'abolition des visas pour les ressortissants turcs souhaitant voyager en Europe et l'accélération du processus d'adhésion de la Turquie à l'Union européenne.

De plus, pour soulager la Turquie, qui a déjà accueilli pas loin de 3 millions de rescapés de l'enfer syrien, l'UE s'engage à «réinstaller» sur son territoire un réfugié pour chaque migrant renvoyé en Turquie. Autrement dit, au lieu de se jeter à l'eau au péril de leur vie, les réfugiés pourraient espérer pouvoir se rendre en Europe légalement, après avoir été dûment sélectionnés en territoire turc.

Théoriquement, c'est un beau projet, qui permettrait d'éviter naufrages et noyades, qui couperait l'herbe sous le pied des passeurs et qui éliminerait de notre champ de vision collectif les désespérantes images de colonnes de réfugiés frappant aux portes de l'Europe.

«Il y a une logique assez séduisante dans ce plan», reconnaît Frédéric Mérand, directeur du Centre d'études et de recherches internationales de l'Université de Montréal.

«On n'a pas besoin de gratter longtemps pour apercevoir les failles de ce sauvetage de la dernière heure.»


D'abord, il est loin d'être certain que ce projet tient la route du point de vue du droit international, et qu'il ne met pas en péril les obligations internationales face aux réfugiés. La Turquie est-elle vraiment ce «pays sûr» vers lequel on peut renvoyer les demandeurs d'asile sans se soucier de leur sort ? C'est loin d'être certain, et les avis divergent à ce sujet.

Par ailleurs, pour mettre fin à l'afflux massif de migrants, l'UE est obligée de collaborer avec un pays en pleine dérive autoritaire. «Ça équivaut un peu à pactiser avec le diable», résume Frédéric Mérand. Il y a tout juste quelques jours, le gouvernement turc a pris le contrôle de façon éhontée d'un journal d'opposition, Zaman, pour le transformer en outil de propagande. Un geste peu compatible avec les conditions d'admission à l'UE.

«Les gens viennent en Europe pour demander protection, on ne peut pas se contenter de les renvoyer sans examiner leur demande», dit Babar Baloch, un porte-parole du Haut-Commissariat pour les réfugiés de l'ONU - organisation qui se dit très préoccupée par le plan concocté par l'UE et Ankara.

«Ce dont on parle ici, ce sont des questions de vie et de mort, et il est illusoire de penser qu'on peut régler ce problème avec des solutions faciles.»

J'avais rencontré Babar Baloch à Tovarnik, en Croatie, en septembre dernier, à un moment où les réfugiés incapables d'entrer en Hongrie s'étaient rabattus sur ce pays des Balkans. Hier, Babar Baloch se trouvait en Grèce, près d'Idomeni, où les migrants dorment dans un camp improvisé insalubre.

Il a résumé l'état des lieux en une phrase : «La situation, ici, fend le coeur.»

Le HCR accueille positivement l'idée de sélectionner les réfugiés directement en Turquie, et de leur épargner ainsi le dangereux détour par les îles grecques.

«Là encore, le diable est dans les détails :  où donc iraient ces réfugiés ? Quels pays les accepteraient ?»


Jusqu'à maintenant, tous les efforts de «répartition» se sont heurtés à des blocages infranchissables. La majorité des pays d'Europe de l'Est ne veulent pas de réfugiés, point à la ligne. D'autres pays les acceptent au compte-gouttes.

En Allemagne, l'afflux de réfugiés fait le jeu de l'extrême droite. Le parti anti-européen Alternative pour l'Allemagne est sorti gagnant des élections locales de la semaine dernière. Et il pourrait aussi s'imposer lors des scrutins régionaux de dimanche prochain.

Cette perspective n'est probablement pas étrangère à l'appui que la chancelière Angela Merkel a donné à la surprenante proposition turque... mettant ainsi fin à la politique de la porte ouverte.

La crise des réfugiés tire-t-elle vraiment à sa fin ? Pas sûr. Mais même si c'était le cas, même si l'on parvenait à mettre fin à ce vaste déplacement humain, ce serait au prix d'un droit d'asile sérieusement écorché.

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