Tout ça pour ça?

Un militant anti-Moubarak sur la place Tahrir, en... (PHOTO MOHAMED ABD EL-GHANY, ARCHIVES REUTERS)

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Un militant anti-Moubarak sur la place Tahrir, en Égypte, en février 2011.

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Des pays à feu et à sang qui forcent leur population à l'exil, ou qui se referment dans le carcan d'une dictature bien plus féroce que celle qui avait été rejetée en 2011. Des pays qui sont menacés par des groupes radicaux d'une férocité sans précédent.

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Un manifestant atteint par des tirs de gaz lacrymogène essuie ses yeux devant les bureaux du ministère de l’Intérieur au Caire, le 29 juin 2011, soit en plein « Printemps arabe » égyptien.

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Salwa Bugaighis, juriste libyenne et unique femme au... (PHOTO ABDULLAH DOMA, ARCHIVES AFP) - image 1.1

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Salwa Bugaighis, juriste libyenne et unique femme au sein du conseil national qui préparait la transition post-Kadhafi, a été assassinée à Benghazi le 25 juin 2014.

PHOTO ABDULLAH DOMA, ARCHIVES AFP

Tout l'espoir de 2011 n'a donc abouti qu'à ça ? Et dans ce cas, est-ce que ça en valait vraiment la peine ?

Quand je repense aux printemps libérateurs et meurtriers qui ont embrasé le monde arabe il y a cinq ans, je revois le visage de Salwa Bugaighis, juriste libyenne rencontrée à Benghazi, la grande ville de l'est de la Libye, en mars 2011. Le pays était alors en pleine guerre civile et l'issue de la confrontation entre les rebelles libyens et le régime de Kadhafi était imprévisible.

Unique femme au sein du conseil national qui préparait la transition post-Kadhafi, Salwa avait mis sa vie entre parenthèses pour plancher sur la future Constitution d'une démocratie qui n'a jamais vu le jour. Son pays a plutôt implosé entre une multitude de brigades armées qui ont fini par faire taire les voix qui appelaient à la modération. Y compris la voix de Salwa Bugaighis, assassinée à Benghazi le 25 juin 2014.

Difficile de savoir ce que cette femme posée et courageuse dirait aujourd'hui. Regretterait-elle d'avoir pris part à une révolte qui s'est abîmée dans le chaos ?

Pour la politicologue Marie-Joëlle Zahar, qui a rencontré Salwa Bugaighis à quelques reprises dans le cadre d'un mandat pour l'ONU, entre 2013 et 2015, les sacrifiés des printemps arabes ne sont pas tous morts en vain.

« Avant sa mort, Salwa Bugaighis avait commencé un travail fabuleux », raconte cette spécialiste du Moyen-Orient de l'Université de Montréal.

Un travail qui consistait à créer un dialogue avec ces brigades djihadistes. « Ça a été très difficile pour elle, en tant que femme. Les salafistes refusaient de lui parler. Mais quand ils ont commencé à discuter des vrais enjeux, du genre de pays qu'ils voulaient pour leurs enfants, ils ont fini par s'asseoir autour d'une même table. »

De toute évidence, ce dialogue faisait des mécontents et Salwa Bugaighis l'a payé de sa vie. Mais pour Marie-Joëlle Zahar, le fait même qu'elle ait pu accomplir ce qu'elle a accompli est la preuve que le bilan des printemps arabes n'est pas uniquement négatif.

« Oui, il y a des choses positives, mais elles mettront du temps à se matérialiser », prévoit-elle.

Quelles choses positives ? « Il y a eu un réveil citoyen face à des régimes qui semblaient invincibles. Dans chacun de ces pays, y compris en Syrie, j'ai rencontré des gens extraordinaires qui travaillent d'arrache-pied pour reconstruire leur société. »

Notre regard sur le bilan des « printemps arabes » dépend beaucoup de la perspective dans laquelle on se place.

« Dans la majorité des pays concernés, à court terme, les conditions de vie sont pires qu'à la fin de 2010 », tranche Thomas Juneau, expert du Moyen-Orient à l'Université d'Ottawa.

« Mais le progrès met du temps à se réaliser, il faut des décennies pour le mesurer. »

L'appréciation des « printemps arabes » varie aussi selon les pays. La Tunisie, seul pays à avoir réussi sa transition démocratique, a des défis à relever. Mais elle avance, à petits pas.

De leur côté, la Syrie et le Yémen paient un prix trop élevé pour leurs soubresauts de 2011, selon Thomas Juneau.

« La lutte pour un avenir meilleur, ça vaut toujours mieux que l'inertie, mais il faut savoir quand s'arrêter », opine Miloud Chennoufi, du Collège des Forces canadiennes, à Toronto.

Ce dernier montre du doigt ce qui constitue à ses yeux la principale faille des printemps arabes : à partir du moment où les révoltes se sont militarisées, comme ç'a été le cas en Libye, elles ont mis en branle un engrenage meurtrier.

Cette militarisation, suivie de l'intervention de l'OTAN, a créé l'illusion que l'Occident allait aussi donner un appui armé aux rebelles syriens. « Immature, l'opposition syrienne a cru à ce mythe. »

La leçon numéro 1 que l'on doit tirer de tout ça : « Dans le monde arabe, la violence ne peut pas conduire à un changement démocratique. »

Ces révoltes ont montré qu'il y a dans cette région du monde un immense besoin de changement, mais aussi des forces d'inertie considérables, résume Miloud Chennoufi.

À l'exception de la Tunisie, ces forces n'ont pas pu être neutralisées. Mais elles le seront peut-être dans quelques années. Ou quelques décennies...

***

Permettez-moi maintenant un petit recul historique. La première association entre « printemps » et « mouvement de révolte » date de 1848, année où une vague de protestations a traversé l'Europe, de l'Italie à la Pologne, en passant par la France et l'Allemagne.

Ces « printemps des peuples » ont connu des années d'avancées et de reculs. Il a fallu 22 ans avant de réaliser l'unification de l'Allemagne, par exemple.

Idem pour un autre « Printemps », celui de Prague, ce soulèvement populaire contre le régime prosoviétique en ex-Tchécoslovaquie. Durement écrasé, le mouvement n'en a pas moins laissé des traces. Mais il aura fallu attendre plus de 20 ans avant la chute du mur de Berlin...

Les murs ne s'effondrent pas d'un coup, mais brèche après brèche, rappelle Miloud Chennoufi. Notre regard sur les événements de l'hiver et du printemps 2011 changera peut-être dans cinq, dix ou vingt ans.

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