La révolte du désespoir

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C'est un ado palestinien de 13 ans qui poignarde un gamin juif de son âge. Ou une Palestinienne de 16 ans qui se fait abattre après avoir frappé un policier israélien à coups de couteau. Ou encore une femme de 30 ans, universitaire et mère de trois enfants, qui est tuée alors qu'elle brandit son arme blanche contre un garde de sécurité, en Israël.

En un mois, une quarantaine de personnes - dont 30 Palestiniens - ont perdu la vie dans une nouvelle flambée de violence israélo-palestinienne. Ce ne sont pas des attentats de masse, comme on en a vu dans le passé. La réponse militaire israélienne est restée relativement mesurée.

Mais la tension est telle, avertit le journaliste franco-israélien Charles Enderlin, qu'il «suffirait d'un seul événement un peu plus grave que les autres pour tout embraser, aujourd'hui, demain, dans un mois ou dans un an».

Cette montée de violence a soulevé un débat sémantique. Assistons-nous à une nouvelle intifada, comme les deux soulèvements qui ont marqué successivement la fin des années 80 et le début des années 2000? Après l'intifada des pierres puis celle des attentats kamikazes, les Palestiniens se sont-ils lancés dans une guerre des couteaux?

En réalité, malgré son air de déjà-vu, la révolte actuelle est d'un modèle inédit. Elle ne répond à aucun projet particulier, n'est dirigée par aucune organisation et survient à un moment où plus personne, pas même les voix israéliennes et palestiniennes les plus modérées, n'entretient ne serait-ce que l'ombre d'un espoir d'une paix négociée.

«Le phénomène connu comme le processus de paix est non seulement mort, mais publiquement déclaré tel», constate Robert Blecher, spécialiste du Proche-Orient à l'International Crisis Group.

Pour Charles Enderlin, la révolte actuelle survient alors que le conflit israélo-palestinien est entré dans une nouvelle phase, après l'échec de la médiation du secrétaire d'État américain John Kerry.

Parallèlement au néant diplomatique, où les deux peuples ennemis ne font même plus semblant de négocier, les Palestiniens ont aussi perdu toute foi en leurs propres dirigeants - tant ceux du Fatah, qui domine l'Autorité palestinienne, que ceux du Hamas, le mouvement islamiste qui contrôle la bande de Gaza, souligne Robert Blecher.

L'épidémie d'agressions qui s'est accélérée en octobre n'est donc pas menée d'en haut. Tout au plus a-t-on vu sur les réseaux sociaux des vidéos du Hamas appelant à multiplier les attaques. L'Autorité palestinienne essaie, pour l'instant du moins, de maintenir le calme. Les agresseurs, eux, sont très jeunes, souvent des adolescents, parfois des femmes. Ils sont issus de la génération qui ne se souvient pas de l'espoir qu'avaient fait naître les accords d'Oslo, en 1993. «Ils n'ont connu que leurs échecs», dit Charles Enderlin.

C'est aussi «la génération du Mur», cette structure de béton et de barbelés qui isole et fractionne les territoires palestiniens depuis la fin de la dernière intifada.

Ces dernières années, ces jeunes ont vu les implantations juives gruger leur territoire et leurs perspectives économiques décliner à vue d'oeil. «Leur colère est liée au fait qu'il n'y a aucune négociation, que la colonisation se poursuit, alors que la situation économique dans les territoires palestiniens se détériore», résume Charles Enderlin.

Jusqu'à présent, la majorité des attaques étaient commises par des jeunes issus de Jérusalem-Est, notamment des quartiers arabes qui ont été coupés de la Ville sainte par le mur de protection israélien.

Ils se trouvent dorénavant enclavés dans des limbes administratifs - ni tout à fait à Jérusalem ni tout à fait en Palestine. Ces quartiers ont été délaissés tant par la mairie de Jérusalem que par la police.

On y trouve un «bouillon de culture» propice aux éruptions de colère, surtout si on y superpose les tensions religieuses exacerbées autour de l'esplanade des Mosquées qui abrite les lieux sacrés de l'islam et du judaïsme, dans la vieille ville de Jérusalem.

***

Pourquoi cette explosion survient-elle précisément aujourd'hui? En fait, note Charles Enderlin, le feu couvait depuis la fin de juillet, plus précisément depuis l'assassinat de trois membres d'une famille palestinienne à Douma, un village de Cisjordanie, meurtre dont les responsables courent toujours.

Jusqu'à tout récemment, la Cisjordanie, foyer de la première et de la deuxième intifada, est restée relativement calme. Mais la situation était peut-être déjà en train de basculer, hier, avec l'incendie du tombeau de Joseph, à Naplouse, et des affrontements entre lanceurs de pierres et armée israélienne à Bethléem.

Qu'elle se répande ou non, cette révolte de «loups solitaires» pose un défi particulier à Israël, constate le quotidien israélien Haaretz. «On ne peut pas envoyer un tank pour combattre une diplômée universitaire brandissant un couteau, on ne négocie pas avec un adolescent enragé armé d'un tournevis», écrit le journaliste Asher Schechter.

À ses yeux, le débat sur la nature de la révolte est en fait déjà dépassé. Peu importe comment on la nomme, avec l'abandon du projet d'État palestinien, «cette vague de violence représente l'avenir d'un État binational qui existe déjà sur le terrain».

Cette éruption, poursuit le journaliste, «n'est pas une anomalie, c'est la réalité que nous avons créée, menée à sa plus sombre conclusion».

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