Parlons de réfugiés

Deux femmes accompagnées de jeunes enfants attendent l'autorisation... (PHOTO GIANNIS PAPANIKOS, AP)

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Deux femmes accompagnées de jeunes enfants attendent l'autorisation de traverser la frontière séparant la Grèce de la Mac.doine, à Idomeni.

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C'est un journaliste de la chaîne anglaise d'Al-Jazeera qui a lancé le débat, il y a une dizaine de jours, dans un texte expliquant pourquoi son réseau a décidé de ne plus décrire les centaines de milliers de désespérés qui se pressent aux portes de l'Europe comme des «migrants», mais bien comme des «réfugiés».

L'expression migrant «est un mot parapluie inadéquat quand il s'agit de décrire l'horreur qui se déroule en Méditerranée», plaide Barry Malone, selon qui ce terme s'est peu à peu éloigné de la définition qu'en font les dictionnaires pour devenir un «outil qui déshumanise et crée une distance». Autrement dit, un mot qui a pour effet de banaliser la pire crise humanitaire que l'Europe ait connue depuis des décennies.

Son coup de gueule a fait des vagues. Il y a quelques jours, la députée française Nathalie Kosciusko-Morizet a dénoncé la confusion entre les mots «migrant» et «réfugié». Dans un article sur le sujet, le site d'information Mediapart a rappelé que la discussion n'a rien d'une «coquetterie sémantique» et qu'il s'agit au contraire d'un choix de vocabulaire lourd de conséquences. Le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés a aussi appelé à bien distinguer ces deux réalités.

«Le choix des mots est déterminant pour l'image que l'on se fait de ces déplacés. Et l'accueil éventuel auquel ils auront droit.»


Pourquoi cette distinction est-elle si importante? En fait, les «migrants», ce sont tous les gens qui quittent leur pays, peu importe la raison. Tandis que les «réfugiés», ce sont ceux, parmi les migrants, qui fuient la guerre, la dictature ou la persécution, quand ce n'est pas les trois à la fois.

«Un migrant, c'est quelqu'un qui a pu prendre une décision, tandis qu'un réfugié, c'est quelqu'un qui n'a pas eu le choix», résume Vicki Esses, du Centre de recherche sur les migrations et les relations ethniques à l'Université Western Ontario.

Les grands mouvements de populations combinent souvent les deux phénomènes, et en parlant de «migrants», on inclut tacitement ceux qui fuient l'horreur.

Mais devant la vague humaine qui déferle actuellement sur la Grèce, l'Italie et la Turquie, on ne peut plus se contenter d'une référence implicite. Soixante pour cent des hommes, femmes et enfants qui s'embarquent sur des bateaux déglingués pour forcer les barrières que l'on dresse sur leur chemin sont des Syriens, en fuite pour sauver leur peau. Puis, il y a les Érythréens, qui fuient l'une des dictatures les plus féroces et les plus méconnues de notre époque. Ils sont suivis par les Irakiens, les Afghans et les Somaliens, qui ne sont pas tout à fait des touristes, eux non plus...

Furio de Angelis, représentant du HCR au Canada, est formel: «Les informations dont nous disposons actuellement nous amènent à constater que la vaste majorité de ceux qui arrivent aujourd'hui en Europe sont de véritables réfugiés.»

Les réfugiés ont droit à une protection internationale. Pas les migrants économiques. Mais au-delà de cette distinction juridique, le choix des mots est déterminant pour l'image que l'on se fait de ces déplacés. Et l'accueil éventuel auquel ils auront droit.

Récemment, le premier ministre britannique David Cameron a protesté contre «les essaims de gens traversant la Méditerranée pour trouver un meilleur boulot au Royaume-Uni». Voilà un choix de mots qui ne donne pas particulièrement envie de tendre la main... Tandis que les réfugiés, eux, ont par définition besoin de protection.

Ce débat linguistique est d'autant plus crucial qu'exception faite de l'Allemagne et de la Suède, l'Europe est en train de tourner honteusement le dos aux réfugiés qui frappent à ses portes, souvent au péril de leur vie.

Un rejet qui s'appuie, malheureusement, sur une opinion publique de plus en plus hostile aux étrangers.

Avec une dignité et une persévérance qui forcent le respect, la chancelière allemande Angela Merkel continue à réclamer un meilleur partage de la responsabilité d'accueil entre les pays membres de l'UE. Une entente de relocalisation signée de peine et de misère prévoit l'accueil de 32 256 réfugiés déjà arrivés en Europe, et de 22 500 qui seront sélectionnés à l'extérieur de l'UE d'ici deux ans.

Quand on sait que plus de 340 000 réfugiés sont arrivés en Europe seulement depuis le mois de janvier dernier, quand on sait que la guerre syrienne a déjà fait 4 millions d'exilés, ces chiffres frôlent le ridicule. «On est dans la goutte d'eau, l'Europe manque le bateau», tranche le rapporteur spécial de l'ONU sur les droits des migrants, François Crépeau.

En plus de quatre ans de guerre, au-delà de 200 000 personnes ont été tuées en Syrie. Aujourd'hui, la menace y vient de partout et vise tout le monde. En Irak, le groupe État islamique viole, kidnappe, détruit et tue, tandis que les milices chiites persécutent les sunnites. Les Érythréens, eux, passent la plus grande partie de leur vie adulte conscrits de force dans l'armée d'un régime impitoyable.

Ceux qui, parmi eux, réussissent à échapper à leur sort forment la majeure partie de la marée humaine qui cherche asile en Europe. Ce sont des réfugiés. Ils méritent d'être désignés et traités comme tels.

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