Nous sommes tous des Rohingya...

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La semaine dernière, le président de la Birmanie, Thein Sein, a ratifié une loi permettant aux autorités régionales d'empêcher les femmes d'avoir plus d'un enfant tous les trois ans.

Officiellement, cette loi est censée protéger la santé maternelle. Mais pour les organisations de défense des droits de la personne, cette justification n'est que de la poudre aux yeux. En réalité, la loi risque d'être appliquée surtout contre les Rohingya, minorité musulmane persécutée dans ce pays à forte majorité bouddhiste.

C'est du moins ce que dénonce l'organisme Human Rights Watch, qui craint que cette arme démographique ne soit déployée spécifiquement pour limiter le taux de naissance chez les Rohingya.

Ces derniers fuient déjà massivement leur pays. Ce sont eux que l'on a vu dériver par milliers sur la mer d'Andaman, au large de la Thaïlande. Et ce sont vraisemblablement des corps de Rohingya que l'on vient de découvrir, avec horreur, dans plus d'une centaine de charniers en Malaisie.

Les Rohingya n'en sont pas à une exaction près. Les militaires qui dirigent la Birmanie depuis plus d'un demi-siècle ont progressivement restreint les droits de cette minorité religieuse, qui représente tout juste 4% de la population du pays.

En 1982, les Rohingya, qui vivent pourtant en Birmanie depuis des siècles, ont perdu leur citoyenneté, sous prétexte qu'ils viennent du Bangladesh voisin. Depuis, ils sont devenus un peuple sans papiers, privé des droits élémentaires.

Selon le site Info Birmanie, les Rohingya, que les autorités birmanes présentent comme des Bengalis, n'ont pas le droit de vote, ils sont exclus de certaines fonctions publiques, ils ne peuvent pas devenir propriétaires, se font confisquer leurs terres et détruire leurs maisons.

Aux yeux de l'ONU, les Rohingya sont carrément l'un des groupes ethniques les plus persécutés de la planète!

Pour faire bonne figure, le gouvernement birman a lancé un «processus d'évaluation de la citoyenneté», demandant aux Rohingya de renier leur appartenance ethnique, en échange d'un passeport birman. Mais selon Info Birmanie, c'est une poignée de Rohingya qui pourront accéder à la citoyenneté grâce à cette procédure.

Ajoutez-y la montée de l'extrémisme bouddhiste, et une explosion de violence ethnique qui a forcé des dizaines de milliers de gens à fuir leurs villages, il y a trois ans, et c'est un peuple de 1 million d'habitants qui est condamné à l'exil - à l'intérieur ou à l'extérieur des frontières de son pays.

En 2012, des élections législatives partielles ont permis à l'opposante Aung San Suu Kyi, longtemps assignée à résidence, de faire son entrée au Parlement. Depuis, l'Occident a progressivement levé les sanctions imposées à la junte birmane.

Un nouveau scrutin doit avoir lieu l'automne prochain. La célèbre dame espère encore pouvoir accéder à la présidence. C'est loin d'être acquis, étant donné que la Constitution birmane exclut de la présidence toute personne mariée à un citoyen étranger. Or, Aung San Suu Kyi est la veuve d'un citoyen britannique. Toutes ses tentatives de changer la Constitution ont jusqu'à maintenant échoué.

Est-ce pour ne pas braquer les militaires au pouvoir que cette militante démocrate se garde aujourd'hui de dénoncer le sort des Rohingya? Ou bien craint-elle de froisser la sensibilité de l'électorat bouddhiste, à la veille d'un vote crucial? Ce qui est sûr, c'est que son silence n'est pas passé inaperçu.

«J'ai soutenu Aung San Suu Kyi, mais son attitude envers les Rohingya m'effraie», dit Frédéric Debomy, auteur d'un ouvrage collectif sur la Birmanie, en entrevue au magazine L'Obs.

Face à un génocide, le silence est l'équivalent de la complicité, dénonce l'organisme britannique International State Crime Initiative, dans un article publié dans The Independent.

«Son silence a été décrit comme pragmatique, mais il n'y a pas de pragmatisme face aux atrocités», dit Matthew Smith, spécialiste de la Birmanie pour Fortify Rights, ONG qui documente les atteintes aux droits de la personne en Asie du Sud-Est, joint hier à Oslo.

Mais pour l'anthropologue québécois Jean Michaud, la «Mandela» birmane n'a pas vraiment le choix. Sa position est extrêmement fragile, face à une junte qui a «mis des habits civils» mais qui perpétue la dictature militaire.

«C'est une démocratie purement esthétique», dénonce ce professeur de l'Université Laval, spécialiste des minorités en Asie du Sud-Est qui croit que la célèbre opposante birmane se tait pour des raisons de protection personnelle. Et pour ne pas brûler ses chances de se présenter à la présidentielle, aussi infimes soient-elles.

L'avenir finira par nous dire si Aung San Suu Kyi a vraiment l'étoffe d'un Nelson Mandela. En attendant, on peut se demander si le monde n'a pas été un peu trop rapide à mettre fin aux sanctions et à croire aux réformes démocratiques de la Birmanie.

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