La vengeance à l'égyptienne

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Pendant que l'ancien président Hosni Moubarak (à gauche) purge une peine de prison pour avoir détourné 13 millions de dollars dans un hôpital militaire, son successeur élu démocratiquement Mohamed Morsi (à droite) a été condamné à mort après le coup d'État dirigé par l'ancien général Abdel Fattah al-Sissi.

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Cherchez l'erreur.

Il y a une dizaine de jours, un tribunal égyptien a condamné l'ancien président égyptien Hosni Moubarak à tout juste trois ans de prison pour avoir détourné 13 millions de dollars. L'automne dernier, il avait déjà été blanchi d'une accusation de complicité dans le meurtre de centaines de manifestants lors du soulèvement populaire qui l'avait chassé du pouvoir, en janvier 2011.

Autrement dit, ça se passe plutôt bien pour le vieux raïs. Pendant ce temps, son successeur, Mohamed Morsi, fait face à la peine de mort à l'issue d'un double procès pour espionnage et évasion de prison. Élu démocratiquement en 2012, destitué par un coup d'État militaire un an plus tard, Mohamed Morsi a été condamné samedi dans un de ces procès collectifs qu'affectionnent les actuels dirigeants au Caire.

Ayant déjà purgé quelques années de détention préventive, l'homme qui a tenu l'Égypte sous sa férule pendant trois décennies et qui séjourne actuellement dans un douillet hôpital militaire est peut-être à un cheveu de la liberté.

Tandis que Mohamed Morsi, qui a dirigé le seul gouvernement à avoir été démocratiquement élu en Égypte depuis un demi-siècle risque l'exécution. Tout comme une centaine de ses partisans, condamnés en même temps que lui.

La justice égyptienne n'est pas à une énormité près. Au printemps dernier, un même juge avait condamné à mort, en deux verdicts collectifs, plus de 1200 personnes. Près de la moitié étaient accusées du meurtre... d'un seul policier. De toute évidence, les tribunaux égyptiens ne rendent pas la justice. Ils font de la politique.

Mohamed Morsi avait été le candidat du parti politique formé par l'organisation islamiste des Frères musulmans. Ses mois au pouvoir ont été un désastre. Il a largement contribué à bousiller la transition démocratique de son pays et a tout fait pour donner le monopole du pouvoir aux islamistes.

C'est ce qui explique qu'une grande partie de l'opinion publique ait appuyé le coup d'État d'août 2013. En quelques jours, l'armée a alors assassiné près d'un millier de manifestants, en majorité pacifiques. Puis, elle a entrepris d'éradiquer les Frères musulmans de la vie politique. Aujourd'hui, le bilan est très lourd. Plus de 1400 partisans des Frères musulmans ont été tués, quelque 20 000 croupissent en prison et des centaines ont été condamnés à mort dans des procédures qu'Amnistie internationale dénonce comme une mascarade de justice.

«Au printemps dernier, un même juge avait condamné à mort, en deux verdicts collectifs, plus de 1200 personnes.»


Dans son «show» de samedi dernier, le tribunal égyptien a ratissé large. Parmi les condamnés, on trouve le guide spirituel des Frères musulmans, Mohamed Badie; l'académicien islamiste Youssef al-Qaradawi, qui vit au Qatar, mais aussi deux prisonniers... déjà morts. Et finalement, Emad Shahin, un politologue égyptien critique du régime de l'ancien général Abdel Fattah al-Sissi.

Emad Shahin enseigne actuellement aux États-Unis. Il ne mâche pas ses mots pour dénoncer la répression militaire qui s'abat sur son pays. Tous ces procès ne sont qu'une manière d'intimider les opposants et d'écraser toute forme de critique, écrit-il dans un texte publié sur sa page web, après la sentence.

Le président al-Sissi a bénéficié des erreurs des dirigeants islamistes. Aujourd'hui, il profite de la conjoncture internationale. Et il se positionne comme un rempart de sécurité face à la menace du groupe État islamique et de l'Iran.

Mais aux yeux de Emad Shahin, ce positionnement «n'est qu'un prétexte pour justifier la violence de l'État et la restauration d'un régime militaire».

Les condamnés à mort égyptiens ne seront peut-être pas tous exécutés. Il est possible que leurs peines finissent par être commuées, ce qui permettrait au président Sissi d'étaler sa grande clémence.

Le cas échéant, ça ne changerait rien au fait que moins de deux ans après le coup d'État, les Égyptiens vivent dans un pays verrouillé à double tour. Désormais, les manifestations comme celles qui ont chassé Moubarak du pouvoir sont interdites. Et ceux qui continuent à s'exprimer risquent le pire.

Hier, la Fédération internationale des ligues des droits de l'homme a publié un rapport à glacer le sang. Les forces de sécurité égyptiennes recourent systématiquement à la violence sexuelle comme moyen pour neutraliser les voix critiques, constate l'organisme. Tests de virginité, viols individuels et collectifs... tous les moyens sont bons pour faire taire les femmes, les hommes et les enfants arrêtés par la police. Les agresseurs s'en tirent en toute impunité, ce qui pousse la Fédération à conclure qu'il ne s'agit pas d'actes isolés, mais bien d'une stratégie politique.

Et que fait le monde face à cette régression totalitaire? Rien. Les États-Unis viennent même de lever l'embargo sur les livraisons d'armes au régime égyptien. Et ont entrepris de rétablir l'aide financière coupée au lendemain du coup d'État.

Devant la menace djihadiste, les actions du régime militaire sont à la hausse à Washington, constate le Wall Street Journal.

La promesse sécuritaire que brandit le régime égyptien est pourtant bien illusoire, note le politologue québécois Sami Aoun. Car devant cette opération de vengeance, les Frères musulmans, qui avaient renoncé à la violence dans les années 70, sont déjà en train de se radicaliser. Le conflit risque de se polariser encore davantage. Et Sami Aoun appréhende un glissement vers «une confrontation ensanglantée dans un pays entouré de foyers de turbulences».

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