La Somalie, sur le fil du rasoir

David Payne craint maintenant que la réaction à... (PHOTO MARITN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE)

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David Payne craint maintenant que la réaction à l'horrible boucherie de l'Université de Garissa ne vienne, par ricochet, perturber sa propre mission en Somalie, où il assiste le gouvernement régional dans sa transition démocratique.

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Depuis six semaines, l'ex-député québécois David Payne vit dans un conteneur, à Kismayo, une ville du sud de la Somalie.

Il passe ses nuits dans une boîte métallique étouffante de huit mètres sur quatre, plantée dans une aire hautement sécurisée, près de l'aéroport régional.

Des drones survolent le secteur avec leur vrombissement continuel. À 18h, c'est le couvre-feu. Quand la nuit tombe, cet étrange camp protégé par une tranchée plonge dans le noir. Un geste aussi simple que marcher dehors en s'éclairant avec une lampe de poche est impensable: trop dangereux.

Bienvenue dans la capitale du Jubaland, la région rebelle de la Somalie, où David Payne poursuit une mission plus que périlleuse: assister le gouvernement régional dans sa transition démocratique.

Il y a un peu plus de deux ans, il avait joué un rôle semblable dans l'établissement du gouvernement fédéral de cet État déliquescent. Et c'est presque miraculeusement que les députés fédéraux avaient alors fini par prêter serment, dans une scène surréaliste, à l'aéroport de la capitale, Mogadiscio - posant ainsi les premières briques de stabilité dans ce pays ravagé par deux décennies de guerre civile.

Les parlementaires somaliens planchent aujourd'hui sur trois lois fondamentales, touchant l'égalité entre les hommes et les femmes, les droits fondamentaux et les règles électorales. La capitale s'est apaisée. Le train de la démocratie avance à petits pas, mais... il avance.

Encore faut-il y accrocher les wagons des grandes provinces somaliennes. En particulier, le Jubaland, la région frontalière du Kenya où se sont réfugiés les shebab, ces islamistes qui ont été chassés des grandes villes du pays, mais qui continuent à faire régner la terreur avec leurs attentats sporadiques.

Comme cette terrible tuerie à l'université kényane de Garissa, il y a six jours. Leur objectif: reprendre le terrain qu'ils ont perdu depuis quatre ans. Et empêcher à tout prix la normalisation de la Somalie.

Les shebab ont perdu la bataille territoriale, ils ont perdu les revenus des taxes qu'ils imposaient dans les territoires qu'ils contrôlaient autrefois, alors aujourd'hui, ils se sont rabattus sur les attaques ciblées, de plus en plus meurtrières, constate David Payne.

«Ce qu'ils veulent, c'est écraser les nouvelles institutions démocratiques.»

Comme le notait également le chercheur Philippe Hugon, en entrevue avec 20 Minutes, «les shebab ont voulu monter d'un cran dans l'horreur [...], ils sont dans une guerre de communication à l'échelle mondiale, leur but est de faire parler d'eux, comme [le groupe État islamique] lorsqu'il décapite des otages».

Soit, mais pourquoi exporter cette violence au Kenya, où ils viennent de commettre le pire attentat qu'ils aient jamais perpétré contre des civils? Parce que le Kenya est déjà présent en Somalie, notamment à travers l'AMISOM, la mission de maintien de la paix menée par l'Union africaine. Parce que ce pays est à l'avant-garde de la lutte contre les shebab, ce groupe terroriste affilié à Al-Qaïda. Également parce que le Kenya abrite une importante minorité somalienne et que sa frontière avec la Somalie n'est pas très étanche.

Mais aussi parce qu'en provoquant des représailles militaires kényanes contre leurs positions en Somalie, les shebab accentuent les divisions et contribuent à déstabiliser leur pays. Aucun peuple n'aime voir des bombardiers étrangers tourner autour de sa tête. Et les Somaliens ne sont pas différents des autres peuples à cet égard...

David Payne craint maintenant que la réaction - prévisible - à l'horrible boucherie de l'Université de Garissa ne vienne, par ricochet, perturber sa propre mission. Celle-ci était déjà ultra délicate. L'ancien député québécois, que j'ai rencontré lors d'un passage éclair à Montréal, cette semaine, se rend tous les jours sous forte escorte militaire jusqu'à la ville de Kismayo, où il rencontre régulièrement le président intérimaire, Ahmed Madobe, pour planifier la transition démocratique.

Il y a beaucoup de pain sur la planche. Le Jubaland doit encore adopter sa constitution. Et faire siéger son Parlement. Son président n'a pas que des amis. Et la transition doit être bouclée avant le 27 août. Bref, pour l'instant, rien n'est acquis.

«Au Jubaland, il y a beaucoup de clans, beaucoup d'animosité, beaucoup de shebab et de seigneurs de la guerre, il y a beaucoup de tout», résume David Payne. Le pays mène une véritable course contre la montre. Les shebab aussi. Chacun lutte pour sa survie.

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