Le poisson du désert

Des Kurdes étaient rassemblés samedi dans les ruines... (PHOTO YASIN AKGUL, AFP)

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Des Kurdes étaient rassemblés samedi dans les ruines de Kobané, en Syrie. Le 26 janvier, les combattants de l'EI ont été chassés par les forces kurdes de cette ville devenue le symbole de la guerre contre les djihadistes.

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C'est donc fait: le Canada étend sa campagne militaire contre le groupe État islamique à la Syrie. Une opération qui risque de faire plus de tort que de bien. Et dont l'objectif ultime paraît aussi inaccessible que nébuleux.

L'EI doit «cesser d'avoir un refuge en Syrie», dit la formule lapidaire par laquelle les conservateurs défendent la nouvelle mission.

À supposer que cet objectif soit réalisable et que toutes les brigades de l'EI finissent par être évincées du territoire syrien, où iront-elles? Et qui prendra leur relais sur le terrain? Voilà des questions fondamentales qui restent pour l'instant sans réponse.

Ce ne sont pas des interrogations rhétoriques. Il y a sept mois, le Canada s'est joint aux frappes destinées à freiner la progression de l'EI en Irak. Une opération militaire qui a eu un certain succès. Grâce aux frappes, le gouvernement irakien a peu à peu repris contrôle d'une partie du nord du pays. Hier encore, Bagdad a annoncé avoir regagné Tikrit, l'une des villes irakiennes que l'EI avait réussi à intégrer à son «califat».

Mais ce succès a un prix. À mesure que les frappes délogent les combattants djihadistes, elles préparent la voie aux milices chiites qui mènent cette reconquête territoriale au sol. Et qui ne font pas dans la dentelle.

Soutenues par l'Iran, ces milices saccagent et brûlent l'un après l'autre les villages sunnites désertés par l'EI. «La coalition leur donne une couverture aérienne pendant qu'elles tuent au sol», raconte Donatella Rovera, experte des situations de crise pour Amnistie internationale. Selon elle, ces milices rivalisent de cruauté avec l'EI. Et leur collaboration avec la coalition relève, pour le moins, d'un «partenariat problématique».

Donatella Rovera a fait une première mission d'observation en Irak l'automne dernier, quelques mois après le début des frappes. Je l'ai jointe hier alors qu'elle amorçait une nouvelle visite.

Entre-temps, la situation ne s'est pas améliorée, loin de là. «Aujourd'hui, tout le monde se venge sur tout le monde», résume-t-elle. Même les yézidis, cette minorité religieuse violemment persécutée par les djihadistes, ont fini par prendre les armes.

Le contexte syrien est différent. Mais l'intervention aérienne y débouche sur la même interrogation: qui remplira le vide créé par le départ éventuel de l'EI? Comment s'assurer de ne pas ouvrir la voie à un danger plus grand encore que celui que l'on veut éradiquer?

La guerre civile syrienne a causé une telle fragmentation qu'il est difficile de prévoir les coups. Mais pour le diplomate canadien Mokhtar Lamani, ex-émissaire de l'ONU à Damas, une chose est certaine: en se joignant aux frappes, le Canada «aide objectivement le régime de Bachar al-Assad».

«Assad n'aura qu'à se tourner les pouces pendant qu'on fera tout le travail pour lui», croit le diplomate d'origine marocaine, qui a démissionné de son poste il y a un an face à une boucherie impossible à contenir.

Comme Donatella Rovera, Mokhtar Lamani est un homme de terrain. Quand il représentait la Ligue des États arabes à Bagdad, il avait refusé de se réfugier dans la «zone verte» protégée des attaques. Comme émissaire pour la Syrie, il a choisi de s'installer à Damas au lieu de Beyrouth.

«C'est la seule manière de comprendre ce que vit la majorité silencieuse», dit-il dans son appartement du Vieux-Montréal.

Les guerres ne se gagnent pas uniquement avec des avions, croit Mokhtar Lamani. «Les frappes aériennes seules ne servent à rien», dénonce-t-il. À force de vouloir corriger les erreurs passées, on ne fait qu'en créer de nouvelles.

Le pire, c'est que l'EI a toujours une longueur d'avance sur ceux qui essaient de le combattre, constate Mokhtar Lamani.

Celui-ci a l'habitude de suivre les sites de cette organisation djihadiste ultra-technologique. Ces derniers jours, il y a vu un appel à une nouvelle stratégie, celle du «poisson du désert». Il s'agit en fait d'un lézard qui réagit aux coups en s'adaptant à son environnement et en se cachant dans le sable.

Idem pour l'EI, qui réagit aux frappes aériennes en se mêlant aux civils, voire en adoptant la position du lézard dans le sable - pour surgir ailleurs, potentiellement avec plus de force. En Libye, au Yémen ou en Tunisie, ce ne sont pas les destinations qui manquent...

Avec sa campagne aérienne anti-EI, la communauté internationale fait ce qu'elle a toujours fait: réagir sous le coup de l'émotion, résume Mokhtar Lamani. Avec, toujours, un coup de retard sur les djihadistes.

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Pour joindre notre chroniqueuse: agruda@lapresse.ca

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