Quatre ans d'horreur

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

Cette chronique contient beaucoup de chiffres. Mais derrière chacun de ces chiffres, il y a des gens qui souffrent d'un conflit épouvantable. Un conflit qui traîne presque en sourdine dans le paysage médiatique, sans plus parvenir à émouvoir.

Les appels à l'aide du peuple syrien ne sont plus «que le bruit de fond» d'une guerre qui entre ces jours-ci dans sa cinquième année, déplore la présidente de Médecins sans frontières, Joanne Liu, dans un texte qui explique comment la Syrie est devenue inaccessible à ses équipes internationales, laissant des centaines de milliers de gens pratiquement sans soins médicaux.

Depuis le début du conflit, qui a commencé par la répression brutale de manifestations pacifiques contre le régime de Bachar al-Assad, en mars 2011, le gouvernement syrien a toujours fermé ses portes à MSF. L'ONG a donc été réduite à soigner malades et blessés en zones contrôlées par les rebelles. Il fallait pour cela négocier des accords avec les différents groupes armés - y compris avec le groupe État islamique, qui a fait son apparition en 2013.

Mais en janvier 2014, ce dernier a renié tous ses accords en kidnappant 13 membres du personnel de MSF, dont plusieurs n'ont été relâchés qu'au bout de cinq mois. Ce kidnappage a forcé MSF à retirer tout son personnel international, laissant les civils seuls avec des services médicaux en ruine.

Dans la plus grande ville syrienne, Alep, il ne reste plus qu'une centaine de médecins. Il y en avait 2500 avant le début de la guerre. Hôpitaux, cliniques, pharmacies ont été dévastés par les bombardements. À Raqqa, ville contrôlée par l'EI, il n'y a aucun service d'obstétrique ou de pédiatrie. Dans l'ensemble du pays, 80 % des accouchements se font à domicile, avec tous les risques que cela implique. Tandis qu'une grande proportion de nouveau-nés n'ont pas accès aux vaccins. Des maladies que l'on croyait disparues, comme la polio ou la fièvre typhoïde, font désormais des ravages.

En quatre ans, la guerre civile syrienne a fait plus de 210 000 morts, 800 000 blessés et 10 millions de déplacés.

Trois millions de Syriens ont quitté leur pays. Plus de 2 millions d'enfants ne peuvent pas aller à l'école. Selon un rapport publié par l'UNICEF, 14 millions d'enfants syriens, mais aussi irakiens, ont été affectés d'une manière ou d'une autre par les conflits qui ravagent les deux pays.

En Syrie, 80 % des familles sont plongées dans la pauvreté, et les deux tiers n'ont pas les moyens de subvenir à leurs besoins de base. Près du tiers sont réduites carrément à des conditions de «pauvreté abjecte», selon le Centre syrien de la recherche sur les politiques publiques, soutenu par deux agences de l'ONU.

Résultat: l'espérance de vie est passée de 75,9 ans en 2010 à... 55,7 ans à la fin de 2014. Un recul de 27 %!

Affamés, désoeuvrés, les enfants sont des proies faciles pour les groupes armés qui recrutent jusqu'à des ados de 14 ans en leur promettant l'instruction gratuite, constate Human Rights Watch. En réalité, ces jeunes apprennent à prier et à tuer...

Les organisations internationales évoquent désormais le spectre d'une génération sacrifiée.

La dévastation s'est accentuée en 2014. Ainsi, depuis le début du conflit, la Syrie a vu son PNB se contracter de 119 milliards de dollars, dont 46 milliards durant la seule année 2014, selon le Centre syrien de recherche sur les politiques publiques.

La destruction est estimée à 31 milliards de dollars, la production pétrolière est quasi inexistante. Et rien n'indique que le conflit puisse s'apaiser dans les mois qui viennent. Au contraire. Le régime syrien déploie massivement une nouvelle arme de destruction: des barils bourrés d'explosifs lancés indistinctement sur des cibles militaires et des zones civiles.

Au fil des ans, la guerre a changé de forme. L'Armée syrienne libre, qui canalisait la révolte, est en miettes. Et les zones rebelles sont aujourd'hui sous contrôle de divers groupes djihadistes. «Aujourd'hui, c'est la guerre de tous contre tous», écrit Karim Bitar, chercheur à l'Institut de recherches internationales et stratégiques, en France.

Lina Chawaf est une journaliste montréalaise d'origine syrienne. Elle travaille pour la radio Rozana - unique réseau d'information indépendante à transmettre vers la Syrie, depuis la France et la Turquie.

Basée à Gaziantep, à la frontière turco-syrienne, Lina Chawaf parle d'un pays devenu hermétiquement fermé aux médias étrangers, qui ne veulent plus prendre le risque d'y envoyer leurs correspondants. «Il y a encore trois mois, je pouvais entrer dans certaines zones contrôlées par l'Armée syrienne libre. Aujourd'hui, c'est impossible.»

«Les atrocités qui ont lieu en Syrie dépassent l'entendement», dit Rafif Jouejati, consultante en gestion d'origine syrienne et établie à Washington, qui a soutenu activement la révolte syrienne au printemps 2011.

Une partie de sa famille élargie vit toujours en Syrie, notamment à Damas, dans des quartiers sous contrôle gouvernemental. Ils ont un semblant de vie normale. «Mais ils sont à court d'argent et vivent dans le bruit constant des tirs d'artillerie.»

La Syrie, ce pays magnifique, joyau du patrimoine mondial, n'est plus qu'une plaie qui saigne. Et le pire, c'est que son dictateur et destructeur en chef, Bachar al-Assad, semble en voie de remporter son pari: celui de rendre ses adversaires encore plus infréquentables que lui...

Partager

publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

la boite:2525685:box

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer