Les usines du djihad

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Début décembre, le Comité du renseignement du Sénat américain publiait un rapport dévastateur sur le recours à la torture dans les prisons secrètes de la CIA une pratique jugée aussi barbare qu'inefficace.

Un long reportage paru trois jours plus tard dans le quotidien britannique The Guardian jette un éclairage tout aussi troublant sur l'univers des prisons américaines en Irak. Il démontre comment celles-ci ont contribué à la formation de ce qui est aujourd'hui considéré comme la plus grande menace terroriste sur la planète: le groupe armé État islamique (EI).

Construit dans le désert dans la foulée de l'offensive militaire contre le régime de Saddam Hussein, en mars 2003, le camp Bucca s'était peu à peu transformé en un supercomplexe de baraques, de miradors et de barbelés qui a déjà abrité jusqu'à 26 000 prisonniers. Parmi eux, l'actuel chef de l'EI, Abou Bakr al-Baghdadi.

L'armée américaine a voulu faire du camp Bucca une prison modèle, destinée à effacer les mauvais souvenirs d'Abou Ghraib. Ses détenus avaient accès à la télévision, ils pouvaient suivre des cours d'alphabétisation et des formations professionnelles. Mais parallèlement, selon un ancien détenu cité par le Guardian, ce camp est aussi devenu une véritable «usine à djihadistes».

Le journaliste Martin Chulov a mis deux ans à convaincre ce vétéran du camp Bucca de lui parler. L'homme, qui avait atterri à Bucca en 2004, a fini par se confier sous le pseudonyme d'Abou Ahmed. Il raconte comment ce centre d'internement a permis de tisser le réseau d'amitiés et d'allégeances que l'on retrouve aujourd'hui à la tête de l'EI. Personnage un peu mystérieux, Abou Bakr al-Baghdadi était respecté par la direction de la prison, grâce à l'ascendant qu'il exerçait sur ses codétenus, raconte Abou Ahmed.

Il avait réussi à se forger une image de médiateur susceptible d'apaiser les tensions. Il était «calme et avait du charisme», et il profitait de ce statut particulier pour tisser sa toile.

«Bucca a été une usine, le camp nous a tous formés», confie Abou Ahmed au journaliste britannique. Avant leur libération, les prisonniers de Bucca inscrivaient leurs coordonnées sur... l'élastique de leur caleçon. Dès qu'ils sortaient de prison, ils s'empressaient de tailler leur sous-vêtement et d'en extraire les précieux renseignements. Ils pouvaient alors immédiatement rejoindre leurs compagnons du djihad.

Le vétéran du camp Bucca résume le rôle de ce centre de détention en une phrase lapidaire: «S'il n'y avait pas eu de prison américaine en Irak, il n'y aurait pas de groupe État islamique aujourd'hui.» Un point, c'est tout.

***

C'est l'occupation américaine qui avait poussé Abou Ahmed à rejoindre les rangs des insurgés sunnites qui avaient vu le pouvoir passer entre les mains de la majorité chiite après la chute de Saddam Hussein.

Le mouvement est alors dirigé par Abou Moussab al-Zarqaoui, affilié à Al-Qaïda. Après la mort de Zarqaoui, tué en 2006, le mouvement stagne. Mais les années qui suivent permettent aussi à al-Baghdadi de se hisser au sommet de l'organisation. Il finit par servir de courrier au successeur de Zarqaoui lequel est tué à son tour, au printemps 2010.

Désormais, Abou Bakr al-Baghdadi a la voie libre. Et il peut compter sur de nouveaux appuis : les anciens membres du Baas, le parti de Saddam Hussein, qui sont ostracisés par le nouveau régime et qui finissent par embrasser la guerre sainte.

La suite est connue. al-Baghdadi coupe les liens avec Al-Qaïda et finit par se sentir assez fort pour se lancer à l'assaut de la deuxième ville en importance en Irak, Mossoul. Désormais, tout un pan de territoire à cheval entre la Syrie et l'Irak est sous le contrôle de cet homme que son ancien codétenu décrit comme un être «assoiffé de sang». Le plus cruel de tous...

Sous le couvert de l'anonymat, Abou Ahmed avoue qu'il n'est plus si sûr de vouloir combattre au sein d'un mouvement qui a fracassé des sommets de brutalité, avec ses viols massifs et ses décapitations en série. L'homme confie qu'il préférerait quitter l'EI, mais qu'il y reste rivé par la peur : il craint de subir les représailles de ses patrons si jamais il osait faire défection.

Le long article du Guardian foisonne de détails fascinants sur l'homme le plus recherché de la planète et sur son armée de fidèles. Il démontre, pour ceux qui en douteraient encore, à quel point ce qui se passe aujourd'hui en Irak est le résultat direct d'une opération militaire insensée qui a mis en place la mécanique du chaos et de la barbarie.

Les confidences de ce vétéran de l'EI laissent une minuscule porte ouverte à l'espoir : il n'est pas le seul, dit-il, à ressentir un malaise devant les excès de cruauté commis aujourd'hui au nom de l'islam. Le jour viendra peut-être où les «décrocheurs du djihad» seront assez nombreux pour changer la donne.

Le récit de ce combattant déçu démontre aussi comment la guerre antiterroriste est un piège où chaque petite victoire ouvre la voie à de nouveaux échecs. Et où chaque terroriste tué en fait apparaître dix autres, potentiellement plus terribles...

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