Le haut-le-coeur des Mexicains

Des manifestants ont déployé des bannières représentant les... (PHOTO JORGE LUIS PLATA, REUTERS)

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Des manifestants ont déployé des bannières représentant les silhouettes des 43 étudiants disparus, tout en bloquant l'accès au site archéologique de Monte Alban, à Oaxaca, mercredi.

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«Ya me cansé», a lancé le procureur général du Mexique, Murillo Karam, à la fin d'une conférence de presse éprouvante portant sur les 43 étudiants disparus à la fin septembre à Iguala, dans le sud du pays.

Traduite en français, la phrase signifie, en gros: «J'en ai assez.» Murillo Karam a voulu exprimer sa lassitude devant les questions insistantes des journalistes, qui trouvaient que sa version des faits sur cette sordide histoire laissait énormément de questions en suspens.

Mais il a aussi, involontairement, créé le mot-clic qui est en train de rallier les Mexicains dans un mouvement de protestation de masse comme le pays n'en a pas connu depuis longtemps.

«Moi aussi j'en ai assez, Monsieur Murillo», a tweeté la cinéaste Natalia Baristain quelques heures après la conférence de presse, vendredi dernier.

«Assez des Mexicains disparus, des femmes assassinées, de tous ces morts, des décapités, des corps accrochés aux ponts...»

Depuis, le hashtag #YaMeCansé a déferlé dans des centaines de déclinaisons sur les réseaux sociaux. Des slogans comme «J'en ai assez d'avoir peur», ou «Si t'en as assez, va-t'en, Murillo Karam» sont apparus sur les affiches des manifestants.

«Il y a des années que le Mexique va mal, mais ce qui nous a soulevés cette fois-ci, ce sont les images vidéo montrant la police en train d'embarquer les étudiants, c'est la goutte d'eau qui a fait déborder le vase», explique Natalia Baristain, que j'ai jointe hier dans la capitale mexicaine.

«Les Mexicains en ont assez de ce qui se passe ici depuis une décennie, ils en ont marre de voir des gens mourir, et mourir, et mourir», renchérit Perseo Quiras, directeur d'Amnistie Internationale (AI) au Mexique.

L'organisation a publié cet automne un rapport accablant sur le recours à la torture par les forces de l'ordre mexicaines. «La torture et les autres peines et traitements cruels, inhumains ou dégradants jouent un rôle central dans les opérations de police et de sécurité publique au Mexique», constate le rapport. La pratique est tellement répandue, tolérée et même approuvée, que 64% des Mexicains craignent d'être torturés si jamais ils étaient placés en détention, selon un sondage cité par AI.

Perseo Quiras rappelle que 22 000 Mexicains sont aujourd'hui portés disparus et que plus de 80 000 ont été tués dans les violences qui ravagent le pays.

Plus révoltant encore, ces meurtres restent presque toujours impunis.

«Ce qui nous a soulevés cette fois-ci, ce sont les images vidéo montrant la police en train d'embarquer les étudiants, c'est la goutte d'eau qui a fait déborder le vase.»

Natalia Baristain
cinéaste

La guerre contre les cartels de drogue, encouragée par Washington, contribue à ce climat d'injustice, puisqu'elle sert de «couverture» aux dérapages de la police, fait valoir Perseo Quiras.

Selon lui, l'État «combat ainsi le mal par le mal».

***

Voilà pour le contexte général qui sert de toile de fond à la tragédie qui s'est déroulée le 26 septembre, à Iguala, quand des étudiants d'un collège de formation d'enseignants ont voulu recueillir de l'argent pour financer une manifestation à venir. Ironiquement, celle-ci devait commémorer un massacre d'étudiants commis le 2 octobre 1968...

Établis dans des régions pauvres, ces collèges ruraux sont connus comme des foyers de contestation sociale. Selon le procureur général Murillo Karam, la police a attaqué les étudiants sur ordre de la mairie, réputée pour ses liens avec les cartels de drogue, avant de les arrêter et de les remettre à un gang criminel.

Embarqués dans un camion poubelle, les étudiants auraient ensuite été transportés vers la décharge municipale, avant d'être abattus et brûlés.

Le maire Jose Luis Abarca et sa femme, Maria de los Angeles Pineda, ont depuis été arrêtés. Mais la version officielle des faits reste incertaine. De charnier en charnier, aucun lien génétique n'a encore permis de relier des cadavres découverts au cours des dernières semaines aux étudiants disparus.

Murillo Karam a basé ses conclusions sur trois témoignages, mais il y en a d'autres, estime la journaliste Anabel Hernandez, qui enquête sur la corruption et le narcotrafic au Mexique. Dans une entrevue à Al Jazeera, elle affirme que si l'État n'a pas réagi plus rapidement, c'est «parce que les cartels sont au sein même du gouvernement». Et que le fil des évènements peut remonter très haut...

Plusieurs se demandent aussi pourquoi, en cette terrible journée de septembre, l'armée mexicaine, qui a une caserne à Iguala, n'a pas bougé le petit doigt pour venir en aide aux étudiants attaqués par la police. Les tirs ont pourtant résonné dans les rues de la ville pendant plusieurs heures.

Cette histoire met à nu «le véritable visage du Mexique», constate Anabel Hernandez. C'est aussi ce que croit le correspondant mexicain du Dallas Morning News, Alfredo Corchado, auteur de Midnight in Mexico.

«Il n'y a pas d'État de droit dans ce pays où 95% des meurtriers échappent à la justice», dit-il.

Alfredo Corchado pense que le Mexique connaît aujourd'hui son heure de vérité et que le président Enrique Pena Nieto n'aura d'autre choix que de s'attaquer aux maux qui rongent le pays.

Et ici, les partenaires du Mexique, particulièrement les États-Unis et le Canada, ont un rôle à jouer, en dénonçant ce régime systématique d'abus et d'impunité.

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