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La frénésie des murs

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Vingt-cinq ans après la journée magique du 9 novembre 1989, qui a vu s'écrouler le plus puissant symbole de la guerre froide, le mur de Berlin est-il en train de renaître de ses cendres?

À la fin de l'été, l'Ukraine a entrepris de fortifier sa frontière avec la Russie. Il ne s'agit pas à proprement parler d'un mur, mais d'une combinaison de tranchées, de barbelés et de miradors qui s'étireront sur près de 2000 km.

Doté d'un budget de 30 millions de dollars, ce projet doit être complété d'ici un an et vise à protéger l'Ukraine contre les incursions de son puissant voisin. C'est donc un peu le contraire du mur de Berlin, qui empêchait les Allemands de l'Est de passer à l'Ouest. Le vieux mur de la honte servait à marquer les limites d'une prison. La frontière fortifiée par l'Ukraine servira plutôt de bouclier.

N'empêche: c'est la première fois, depuis la fin de l'ère soviétique, qu'une barrière physique s'élèvera entre l'est et l'ouest. Difficile de ne pas y voir un curieux hoquet de l'histoire.

Des dizaines d'autres murs ont poussé un peu partout sur la planète depuis le début du XXIe siècle. La plupart marquent une barrière entre le nord et le sud, entre les pays les plus riches et les plus déshérités.

Il y a cinq ans, pour marquer le 20e anniversaire de la chute du mur de Berlin, La Presse avait publié un cahier spécial sur les «nouveaux murs» qui balafrent la planète. Ceux qui séparent les quartiers catholiques et protestants de Belfast, le Mexique et les États-Unis, Israël et la Cisjordanie.

À l'époque, le monde comptait une vingtaine de ces murs, qui serpentaient sur environ 10 000 km. Depuis cinq ans, ces barrières ont littéralement explosé. Au moins une trentaine de nouveaux murs frontaliers sont apparus ou apparaîtront bientôt sur la surface de la Terre, estime Elisabeth Vallet, politologue à la chaire Raoul-Dandurand, de l'UQAM.

Spécialiste des frontières, Mme Vallet suit de près cette frénésie de barrières protectrices. Son répertoire de murs inclut des projets encore inachevés, mais annoncés et dotés d'un budget. Quand on les additionne, on parvient à plus de 35 000 km de murs, clôtures et barbelés.

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L'effondrement du mur de Berlin avait fait naître le rêve d'un monde sans frontières. Mais ce rêve était illusoire. En réalité, les frontières sont de plus en plus infranchissables.

Des exemples? L'Inde met les derniers barbelés au mur qui la sépare du Bangladesh, qui deviendra bientôt le premier pays entièrement emmuré de la planète. L'Arabie saoudite est la deuxième sur la liste: elle a terminé la construction du mur qui la sépare de l'Irak et poursuivi ses grands travaux pour se protéger de tous ses autres voisins, dont le Yémen et le Qatar.

La guerre civile syrienne a fait naître plein de nouveaux murs: la Bulgarie et la Grèce ont érigé des barrières le long de leurs frontières avec la Turquie. Laquelle se retranche derrière un mur à la frontière syrienne.

D'autres confits politiques irrésolus ont engendré d'autres murs: entre l'Égypte et Israël, dans le désert du Sinaï. Entre l'Égypte et la bande de Gaza.

Et puis, il y a les murs à venir. Le Brésil qui s'apprête à ériger des barrières protectrices sur toutes ses frontières. La Chine veut murer sa frontière avec l'Inde. Tandis que la GRC vient d'annoncer un grand projet de renforcement de la surveillance électronique à la frontière canado-américaine...

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Le journaliste canadien Marcello Di Cintio s'est intéressé au quotidien des gens vivant à l'ombre des murs. Il a exploré huit de ces frontières fortifiées et en a tiré un livre fascinant: Walls, Travels Along the Barricades.

«Avec tous les murs qui sont apparus depuis la publication de mon livre, je pourrais en écrire un deuxième», ironise le journaliste, que j'ai joint cette semaine à Calgary.

Comme d'autres observateurs des murs, il constate que ces constructions, qui sont toujours le fruit d'un échec politique, ne résolvent aucun conflit. Pire: ils exacerbent ceux qui existent déjà.

La population qui vit de part et d'autre de la frontière entre l'Inde et le Bangladesh partage la même langue, les mêmes origines, la même culture. Traditionnellement, les gens traversaient la ligne de démarcation pour commercer, pour se rendre visite, pour se marier. Mais depuis l'avènement de plus de 3000 km de barbelés entre les deux pays, la méfiance est apparue. «Les gens présument que leurs voisins de l'autre côté de la frontière sont dangereux, qu'ils ne sont pas dignes de confiance», dit Marcello Di Cintio. En d'autres mots, le mur modifie l'image que l'on a de notre voisin. Il le transforme en ennemi potentiel.

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Les murs d'aujourd'hui visent deux principaux objectifs. La protection contre les migrations et les trafics. Et la protection contre la violence et le terrorisme.

Non seulement cette protection est illusoire, mais elle entraîne toutes sortes d'effets pervers, fait valoir Elisabeth Vallet, qui cite les tunnels ayant pris le relais des passages terrestres bloqués entre le Mexique et les États-Unis. À certains endroits, le réseau de passages souterrains compte tant de ramifications qu'il fragilise le sol, et on a déjà vu un autobus s'enfoncer quand la terre a cédé sous ses roues! Les gens qui veulent traverser les frontières trouvent de nouveaux moyens, souvent plus dangereux.

Les murs font le bonheur des passeurs et des réseaux criminels. «On assiste à la ganstérisation des frontières», dit Mme Vallet.

Cette prolifération de murs a aussi engendré une nouvelle industrie dont les profits atterrissent dans les poches de quelques méga conglomérats qui roulent sur l'or avec leurs drones, leurs systèmes de surveillance et leurs miradors. Une industrie qui frôle les 20 milliards de dollars par an...

«Si on versait les mêmes sommes en aide aux pays qui en ont besoin, ça aiderait à stabiliser la situation», dit Elisabeth Vallet. Et à garder les gens là où ils sont nés.

Mais pourquoi payer si cher pour quelque chose qui rapporte si peu? Il y a un élément psychologique: dans un monde virtuellement ultra connecté, les États veulent montrer qu'ils contrôlent encore quelque chose. Ou au moins, donner l'illusion qu'ils le font. «Certains de ces murs sont de simples mises en scène politiques», dit le géographe français Michel Foucher, spécialiste des frontières.

Souvent, le mur est un message politique lancé à l'interne et servant des objectifs politiques. «C'est un outil de relations publiques qui nourrit la peur de l'Autre, et la peur, c'est une émotion facile à manipuler», dit Marcello di Cintio.

Selon lui, les murs, c'est un peu, beaucoup, du théâtre. Un déploiement de moyens qui en bout de ligne, fait beaucoup plus de mal que de bien. Et qui devient de plus en plus accepté et banal.

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