L'Ebola et l'hystérie canadienne

La décision d'Ottawa ajoute au climat de panique... (PHOTO SAMUEL ARANDA, ARCHIVES THE NEW YORK TIMES)

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La décision d'Ottawa ajoute au climat de panique qui complique le recrutement de personnel médical. Or, ce dont les trois pays touchés par la fièvre hémorragique ont le plus besoin, c'est de médecins et d'infirmières. Ci-dessus, des employés de MSF dans un centre de traitement de l'Ebola à Monrovia, au Liberia.

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Quelle mouche a donc piqué le gouvernement canadien pour qu'il suspende l'émission de visas aux voyageurs en provenance des trois pays africains touchés par l'épidémie d'Ebola?

Cette mesure est inefficace et contre-productive. Elle contrevient à nos engagements internationaux. Elle est discriminatoire et contribue au climat d'hystérie collective qui freine la lutte contre ce terrible virus.

«Le gel dans l'émission des visas ne répond donc à aucune nécessité médicale. Pire: il peut contribuer à répandre le virus mortel. Comment? En refoulant les voyageurs refusés vers des points de passage non contrôlés, par exemple. En les incitant à mentir sur leurs déplacements.»


Et ce n'est pas moi qui le dis, mais des experts médicaux, à commencer par l'Organisation mondiale de la santé (OMS), qui a diffusé plusieurs avis contre la politique de la frontière fermée. «Nos recommandations sont claires, nous n'encourageons aucune restriction, sauf pour les personnes infectées et leurs proches», a réitéré hier un porte-parole de l'OMS, Tariq Jarasevic.

L'OMS a d'ailleurs demandé à Ottawa d'expliquer sa décision, qui contrevient au Règlement sanitaire international signé par le Canada. Ironiquement, ce règlement avait été révisé dans la foulée de l'épidémie de SRAS, qui avait durement frappé Toronto il y a 12 ans. À l'époque, l'OMS avait brièvement placé la métropole canadienne sur la liste des villes à éviter, soulevant une tempête à Ottawa.

Autre épidémie, autre réflexe. Vendredi dernier, Ottawa a annoncé que les voyageurs en provenance de la Guinée, de la Sierra Leone et du Liberia ne recevraient plus de visas, à moins d'avoir séjourné pendant au moins trois mois dans un autre pays.

Cette mesure touche les ressortissants de tous les pays qui ont besoin d'un visa pour entrer au Canada. Mais pas les autres. Un Français ou un Américain peut très bien s'envoler de Conakry vers Montréal. Mais pas un Mexicain, un Turc ou un Indien - sans parler d'un Guinéen, d'un Libérien ou d'un Sierra-Léonais.

Ottawa se défend d'avoir ainsi grossi les rangs des quelques pays qui ont fermé leurs portes aux visiteurs en provenance de «l'Eboland», dont l'Australie, le Rwanda et... la Corée du Nord. Citoyenneté et Immigration se justifie en disant qu'il s'agit d'une simple «pause» qui laisse place à des exceptions. Ça reste à voir.

Une des premières victimes de cette «pause» dans l'attribution des visas est la petite Ella, Sierra-Léonaise de 17 mois adoptée par un Canadien, qui s'est heurtée à deux refus de visa, comme le relatait le journal The Gazette mercredi. Eh bien, si ça, ce n'est pas un cas exceptionnel justifiant une dérogation, je me demande bien ce que ça prendra.

Médecins sans frontières, qui traite les deux tiers des malades de l'Ebola, ne voit pas non plus l'intérêt de ce genre de bouclier anti-Ebola. Sans vouloir se prononcer contre la décision du gouvernement canadien, une porte-parole de l'ONG médicale, Claudia Blume, explique que ses médecins et infirmières internationaux ne se font même pas imposer de quarantaine à leur retour de mission en Afrique de l'Ouest.

Le protocole de retour prévoit simplement qu'ils prennent leur température deux fois par jour pour déceler d'éventuels symptômes de la maladie. Le malade ne devient contagieux que trois jours après l'apparition des premiers signes de la fièvre hémorragique. Le cas échéant, il a amplement le temps de se placer en isolement pour protéger ses proches.

Le gel dans l'émission des visas ne répond donc à aucune nécessité médicale. Pire: il peut contribuer à répandre le virus mortel. Comment? En refoulant les voyageurs refusés vers des points de passage non contrôlés, par exemple. En les incitant à mentir sur leurs déplacements. Ou encore, en créant un faux sentiment de sécurité au point de relâcher toute précaution vis-à-vis des visiteurs sans visa.

«Fermer les portes à ces pays aura un impact économique et social négatif», souligne Tariq Jarasevic. L'économie des trois pays dévastés par l'Ebola est déjà en miettes. En les fragilisant davantage, on ajoute une souffrance inutile. Et on met des bâtons dans les roues de ceux qui se battent contre le virus.

Déjà, on rapporte que des malades ont fui leur lieu d'isolement simplement parce qu'ils avaient faim, signale la présidente internationale de MSF, Joanne Liu.

Mais surtout, la décision d'Ottawa ajoute au climat de panique qui complique le recrutement de personnel médical. Or, ce dont les trois pays touchés par la fièvre hémorragique ont le plus besoin, c'est de médecins et d'infirmières. Car la lutte contre cette épidémie est très vorace en ressources humaines. «Dès qu'on identifie un cas d'Ebola, il faut retracer tous ceux que le malade a rencontrés; parfois, c'est jusqu'à 20 contacts par jour», dit Jean-Louis Machuron, coordonnateur des laboratoires Resaolab, où le virus a été identifié le printemps dernier.

«Nous manquons de personnel, on ne peut quand même pas cloner des gens!» dit la présidente de MSF.

Même cri d'alarme, hier, de la part du responsable de la lutte contre l'Ebola à l'ONU, Tony Banbury. Des 4707 lits prêts à accueillir les malades, seulement 22% peuvent être utilisés. La raison: pénurie de personnel.

«Je suis fâchée de voir qu'on présente les pays africains comme des losers, comme une source d'infection pour l'Europe ou les États-Unis», affirme Joanne Liu, indignée.

Avec sa politique de la porte fermée, le Canada contribue à cette image négative et met des bâtons dans les roues de ceux qui combattent le fléau.

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