Le Burkina Faso en ébullition

La tension était à son comble à Ouagadougou... (PHOTO ISSOUF SANOGO, ARCHIVES AFP)

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La tension était à son comble à Ouagadougou hier, tout comme dans d'autres grandes villes du pays. Les manifestations pacifiques ont cédé la place à des scènes de vandalisme et de pillage.

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Quand il a rejoint les manifestants au centre de Ouagadougou, mardi, Henri n'en revenait pas. Jamais la capitale du Burkina Faso n'avait connu un tel déploiement populaire. Des centaines de milliers de personnes, peut-être même un million, étaient descendues dans les rues pour protester contre la toute dernière tentative du président Blaise Compaoré de s'accrocher au pouvoir où il se maintient depuis 27 ans, d'une entourloupette constitutionnelle à la suivante.

Et parmi les manifestants, il n'y avait pas seulement des laissés-pour-compte de ce pays qui figure parmi les plus pauvres de la planète. Selon Henri, il y avait des gens de tous les âges, et de toutes les classes sociales. Incluant des personnes bien nanties, comme lui.

«On pouvait aussi se croiser les doigts pour que le soulèvement du Burkina Faso donne à penser aux quatre autres chefs d'État africains qui s'apprêtent à suivre l'exemple de Blaise Compaoré en prolongeant indûment leur séjour au pouvoir.»


Dans la jeune cinquantaine, l'homme préfère ne pas révéler sa véritable identité: au moment où nous nous sommes parlé, hier, le régime n'avait pas encore dit son dernier mot. Et cet employé d'une compagnie minière n'avait pas trop envie de s'exposer.

Mais avec la promesse d'anonymat, il ne se faisait pas prier pour s'exprimer. Et il en avait gros sur le coeur. «Ça fait 27 ans que Blaise Compaoré est au pouvoir, avec sa racaille de minables. Y en a marre!»

Henri ne manquait pas de mots pour décrire le régime du président Compaoré: «Corruption, injustice, assassinats politiques, impunité, on en a ras le bol, il faut qu'il parte.»

Ce n'était pas du tout l'intention du premier intéressé, qui a pris le pouvoir par un coup d'État en 1987 et y a été confirmé par un premier vote en 1991. Son dernier quinquennat arrive à échéance en 2015. Et il voulait s'assurer de sa énième réélection.

Pour y parvenir, Blaise Compaoré voulait faire abroger l'article 37 de la Constitution, qui établit une limite de deux mandats présidentiels. Dans un premier temps, il avait promis de tenir un référendum à ce sujet. Mais ayant réussi à s'assurer assez de votes à l'Assemblée nationale, il a plutôt opté pour un vote parlementaire - qui avait été prévu pour hier.

La révolte couvait déjà depuis un bon moment au «pays des hommes intègres» - traduction littérale du nom du pays. Cette ultime manoeuvre du président a fait sauter le bouchon.

Que lui reproche-t-on donc? D'abord et avant tout, d'avoir pillé le pays et d'avoir laissé une clique proche de sa famille prendre le contrôle de son économie. La frustration vise surtout la belle-famille de son frère, François Compaoré, perçu comme son éventuel successeur.

Cette concentration de richesse s'est accentuée depuis deux ans, coupant le pays en deux: d'un côté, la très vaste majorité qui n'a pas accès à l'assiette au beurre et qui aspire au changement. De l'autre, une infime minorité qui s'est approprié le pays.

La comparaison a bien sûr ses limites, mais de ce point de vue, la révolte des Burkinabés fait un peu penser à celle des Tunisiens, qui ont fait fuir le président Ben Ali en janvier 2011, ou à celle des Ukrainiens, qui ont chassé la mafia familiale de Viktor Ianoukovitch en février dernier.

Face à la pression populaire, Blaise Compaoré a dû céder du terrain. Hier, il a annulé le vote parlementaire qui lui aurait permis de briguer la présidence l'an prochain. Mais il était trop tard. «Plus personne ne lui fait confiance; maintenant, les gens veulent qu'il parte», a dit un autre Burkinabé qui n'a pas voulu, lui non plus, voir son nom publié dans les médias.

La tension était à son comble à Ouagadougou hier, tout comme dans d'autres grandes villes du pays. Les manifestations pacifiques ont cédé la place à des scènes de vandalisme et de pillage, et après avoir mis le feu à plusieurs bâtiments publics, les protestataires ont fini par faire céder les portes du parlement.

Dans ce contexte chaotique, les évènements se sont précipités. Le chef de l'armée a annoncé la dissolution du gouvernement, l'instauration d'un couvre-feu et de l'État d'urgence, et la création d'un pouvoir de transition pour une durée d'un an.

Au moment d'écrire ces lignes, Blaise Compaoré s'accrochait au pouvoir, et l'opposition appelait toujours à sa démission. Il était difficile d'imaginer que ce bras de fer puisse s'éterniser.

On ne pouvait qu'espérer que ce que certains ont qualifié, un peu abusivement, de «printemps noir» n'allait pas se transformer en un printemps rouge.

On pouvait aussi se croiser les doigts pour que le soulèvement du Burkina Faso donne à penser aux quatre autres chefs d'État africains qui s'apprêtent à suivre l'exemple de Blaise Compaoré en prolongeant indûment leur séjour au pouvoir au Congo Brazzaville, au Burundi, en République démocratique du Congo et au Bénin.

Comme on le voit depuis quelques jours au Burkina Faso, trop d'obstination à garder le pouvoir peut produire un effet boomerang. Et placer ceux qui succombent à cette tentation sur un siège éjectable.

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