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Les indignations de Joanne Liu

Quand elle pense à son récent séjour en Centrafrique, Joanne Liu revoit les 17 blessés réfugiés dans une cour de Bozoum, au nord-ouest du pays, un jour de février.

Ils étaient assis par terre, sans gémir ni pleurer, avec des bouts de pagne en guise de pansements sur leurs membres écorchés.

La présidente internationale de Médecins sans frontières avait appris par SMS l'arrivée de ces nouvelles victimes de la violence qui se répand dans ce pays du coeur de l'Afrique.

Les blessés étaient terrorisés. Ils avaient peur de se rendre à l'hôpital par leurs propres moyens, de crainte d'être tués en chemin.

«Il y avait une telle résignation dans leurs yeux. C'était comme s'ils disaient: "Si toi, tu ne peux pas me sauver, moi, je n'y arriverai pas."»

Médecin québécoise habituée des zones d'urgence, Joanne Liu est arrivée à la tête de MSF il y a six mois. Depuis, elle a visité brièvement quelques-unes des zones d'intervention les plus exigeantes pour cette ONG médicale. Dont la Centrafrique.

Elle en est revenue bouleversée. Pas seulement par les vagues successives de violence. Mais aussi, et surtout, par l'indifférence du monde devant cette tragédie qui se déroule pourtant «au vu et au su de tous».

Avec les images diffusées sur Twitter et Facebook, «plus personne ne pourra dire que nous ne savions pas ce qui s'est passé», déplore-t-elle, à l'occasion d'un bref passage à Montréal.

Pourtant, le monde ne fait rien. Ou si peu. Après des mois de tergiversations, l'ONU a décidé d'envoyer 12 000 Casques bleus en Centrafrique. Mais ce contingent ne pourra arriver qu'en... septembre. D'ici là, le pays devra se contenter des quelques milliers de soldats français et africains qui ne suffisent pas à stopper les massacres.

Joanne Liu n'en revient pas que l'on ne puisse pas agir plus rapidement. «Mais qu'est-ce qui va se passer d'ici septembre?»

L'une de ses fonctions, depuis qu'elle est arrivée à la tête de la méga ONG dont le budget dépasse le milliard de dollars, c'est de réveiller les capitales aux drames humanitaires dans les coins les plus éprouvés de la planète.

Joanne Liu admet que la Centrafrique tombe mal. Il y a actuellement trois crises de niveau «L3» dans le monde, selon la classification de l'ONU qui comporte... trois échelons. La Syrie et le Soudan du Sud partagent la première place au palmarès de l'horreur avec la Centrafrique.

Mais celle-ci se heurte à un mur d'indifférence particulier. Quand elle fait sa tournée de sensibilisation à l'ONU, Joanne Liu sent qu'on l'écoute distraitement. Que la Centrafrique, tout le monde s'en fout.

Ce pays qui va de coup d'État en coup d'État est un véritable «désert sanitaire» où MSF s'est installée en 1997 et n'arrive pas à repartir, tant les infrastructures médicales y sont en lambeaux.

Le conflit qui y a mûri pendant des mois avant l'explosion de décembre ajoute une nouvelle couche de désolation. Aujourd'hui, les États veulent voir les résultats de leurs engagements humanitaires. «Mais en Centrafrique, il faudra longtemps avant de cueillir les dividendes», reconnaît Joanne Liu.

Ajoutez à cela la complexité d'un conflit qui remonte à mars 2013, quand un coup d'État a placé au pouvoir un leader de la minorité musulmane. Celui-ci a vite perdu le contrôle de sa milice, la Seleka, dont les hommes armés ont attaqué des villages chrétiens.

Les milices d'autodéfense chrétiennes, les «anti-balaka», ont attaqué des villages musulmans en retour.

Mais on aurait tort de réduire ce qui se passe en Centrafrique à un conflit interconfessionnel, souligne Joanne Liu. Les leaders religieux des deux côtés ont tenté d'apaiser leurs fidèles. Dans les missions de MSF, chrétiens et musulmans dorment ensemble, de crainte de rentrer dans leurs quartiers respectifs. Et ceux qui font régner la terreur, ce sont souvent d'ex-détenus qui ont pris le large, dans le chaos général.

Bref, on est loin d'un conflit en noir et blanc, avec des méchants et des victimes bien délimités. Voilà qui n'aide pas à émouvoir les décideurs.

Pendant que Joanne Liu et ses collègues d'autres ONG se démènent pour placer ce pays sur le radar de la solidarité internationale, les Centrafricains, eux, vivent des situations inhumaines.

Un vaste camp de déplacés est né autour de l'aéroport de Bangui, la capitale. Il abrite environ 60 000 rescapés des massacres, dans des conditions minimalistes.

Au début de la saison des pluies, certains ont décidé de rentrer chez eux. Quelques-uns ont été assassinés. Leurs compagnons d'infortune ont décidé de rester au camp. La nuit, quand le ciel leur tombe sur la tête, ils restent debout, les pieds dans la gadoue.

«Les latrines débordent, il y en a partout, témoigne Joanne Liu. Des gens m'ont dit: on est pires que des rats. Les rats, au moins, peuvent se cacher.»

Des milliers de Centrafricains ont fui vers les pays voisins, mais là encore, au péril de leur vie: certains ont suffoqué dans des avions d'évacuation trop bondés.

À 48 ans, Joanne Liu n'en est pas à sa première crise humanitaire. Mais elle ne comprend pas que la communauté internationale oublie si facilement la souffrance de ces hommes, femmes et enfants prisonniers de la terreur.

«Nous nous avouons battus avant d'agir», déplore Joanne Liu, qui continue à sonner l'alarme. Et à s'indigner.




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