Afghanistan: l'élection de tous les dangers

La photographe Anja Niedringhaus et la journaliste Kathy Gannon voyageaient ensemble dans la province de Khost, dans l'est de l'Afghanistan, quand l'un des policiers chargés d'assurer leur sécurité a tourné son arme contre elles, avant de crier «Allahou akbar!» et de tirer.

Anja Niedringhaus est morte sur le coup. Kathy Gannon a eu la chance de s'en tirer avec deux blessures à un bras. Collègues et amies, l'Allemande et la Canadienne travaillaient ensemble pour l'agence Associated Press. Elles couvraient l'Afghanistan depuis des années. Au moment de l'attaque, elles rentraient d'une journée de reportage sur les préparatifs en vue de l'élection présidentielle dont le premier tour a lieu d'aujourd'hui.

Des tragédies comme celle-là, il en survient presque tous les jours en Afghanistan. Décidés à faire dérailler le vote, les insurgés afghans visent autant les politiciens locaux que la police, les travailleurs humanitaires, ou encore les journalistes étrangers.

Il y a huit jours, une fillette a été tuée dans un attentat à la bombe contre une auberge accueillant des étrangers. Dimanche, un candidat à une élection locale a été enlevé avec neuf de ses collaborateurs. Ils ont tous été exécutés.

Mardi, une attaque contre les bureaux de la commission électorale a fait cinq morts à Kaboul. Mercredi, six policiers afghans ont été tués dans une attaque contre le ministère de l'Intérieur.

Cette multiplication d'attaques n'a pas empêché le secrétaire général de l'OTAN, Anders Figh Rasmussen, de se féliciter de la baisse du niveau de violence dans ce pays qui connaît la période la plus paisible depuis deux ans, d'après lui.

Faux, rétorque Graeme Smith, ex-journaliste du Globe and Mail et chercheur de l'International Crisis Group à Kaboul: en réalité, en 2013, le niveau de violence a monté de 15 à 20% par rapport à 2012. Aujourd'hui, même à Kaboul, «les ressortissants étrangers vivent comme des assiégés». Et le contexte électoral, ainsi que la perspective du départ imminent des derniers soldats étrangers, laisse présager le pire pour 2014.

Ce climat d'insécurité touche forcément le vote d'aujourd'hui.

Dans un reportage paru dans le New York Times, un journaliste décrit un bureau de vote criblé de balles dans un bled de la province de Logar, dans l'est du pays.

Le gouverneur du district, lui-même blessé lors d'une récente attaque dans une mosquée, y explique pourquoi les électeurs auront peur d'aller voter, même si la sécurité a été accrue pour l'occasion. «Les gens savent qu'une ou deux journées après le vote, les gardes partiront, et les talibans seront de retour.»

Un récent sondage du Forum pour des élections libres et justes en Afghanistan affirme pourtant que 75% des électeurs ont l'intention d'exercer leur droit de vote, aujourd'hui. Une autre lecture jovialiste de la réalité, si on en croit l'analyste Graeme Smith, selon qui les gens peuvent annoncer des intentions aux sondeurs, et ne pas y donner suite.

Finalement, quand on enlève ses lunettes roses, le vote d'aujourd'hui se tient dans un pays au bord du gouffre qui risque de basculer dans une nouvelle guerre civile dès que les troupes étrangères seront parties. Douze ans et des poussières après avoir été chassés par les troupes internationales, les talibans attendent le grand départ pour tenter de reconquérir le pays.

Dans ce contexte hautement explosif, l'élection qui désignera le successeur d'Hamid Karzaï porte sur deux questions cruciales. Le prochain président signera-t-il une entente de sécurité avec l'OTAN et Washington, ce qui permettrait de garder en Afghanistan une présence militaire étrangère significative, au-delà de l'horizon de 2014?

Et réussira-t-il à ouvrir un canal de dialogue avec les plus modérés parmi les insurgés talibans, de manière à les convaincre de mettre fin à leur guérilla?

En cas de réponse négative à ces deux questions, l'Afghanistan fonce tout droit vers un mur.

Les trois principaux candidats à la présidence acceptent tous de signer une entente de sécurité bilatérale - idée rejetée par Hamid Karzaï. Mais ça, c'est la théorie. Il faut voir ce que ça donnera concrètement à l'issue du second tour de scrutin, à la fin du mois de mai.

La deuxième question est encore plus délicate. Les talibans ne forment plus un front uni, explique Graeme Smith. Et les groupes extrémistes, qui ne veulent rien savoir de quelque négociation que ce soit, y pèsent de plus en plus lourd. De plus en plus souvent, d'ailleurs, ils s'en prennent directement aux forces de sécurité afghanes. Ainsi, parallèlement aux attentats de kamikazes, on assiste à des affrontements armés qui peuvent s'étirer sur plusieurs semaines.

Les talibans ont le sentiment d'avoir le vent dans les voiles. Ils croient encore qu'ils peuvent gagner davantage par les armes que par la négociation. Et si les troupes étrangères plient bagage comme prévu, ils voudront «tester» l'état des forces afghanes, prévoient les analystes. Car dans l'état actuel des choses, les insurgés afghans espèrent toujours pouvoir reprendre Kaboul, ou alors, à tout le moins, faire des gains territoriaux significatifs.

Et c'est précisément ce qui risque d'arriver si les dernières bases militaires occidentales devaient être fermées comme prévu. Le cas échéant, les milliers de morts et les milliards de dollars investis dans ce pays depuis 12 ans n'auront servi à rien.




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