L'affrontement ukrainien

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Au moins 16 morts. Quelques centaines de blessés. Manifestants armés de bâtons, de barres de fer et de cocktails Molotov. Policiers armés de grenades, de canons à eau et de fusils chargés de balles réelles.

«C'était une journée de sang, de fumée, de feu et de hurlements d'ambulances», a résumé hier le journal ukrainien de langue anglaise Kiyv Post.

Après quelques semaines d'accalmie, c'était surtout l'affrontement qu'appréhendaient, avec plus ou moins de pessimisme, tous les Ukrainiens que j'ai rencontrés durant mon récent séjour à Kiev.

En voyant les fameux Berkout, ou policiers anti-émeute, foncer vers les barricades derrière lesquelles s'étaient retranchés les protestataires, je me suis rappelé ma conversation avec Volodimir Ariev, ex-journaliste devenu député de l'opposition. Nous nous sommes rencontrés mercredi dernier, dans une pizzeria donnant sur le Maïdan, la place de l'Indépendance occupée par les protestataires.

«La situation est très instable», s'inquiétait le politicien de 39 ans. Selon lui, le régime de Viktor Ianoukovitch se trouvait dans un cul-de-sac, et il y avait peu de chances qu'il accepte de négocier vraiment avec l'opposition. Mais il y avait tout aussi peu de chances que les protestataires rentrent chez eux sans avoir obtenu gain de cause. Et obtenir gain de cause, c'était, minimalement, obliger le président à revenir à la Constitution qu'il a modifiée par un coup de force, il y a quatre ans, en concentrant plus de pouvoirs entre ses mains.

«Quelle est la probabilité pour que tout ça finisse dans le sang?»

Ma question était absurde: Volodimir Ariev n'en savait rien. Il s'est quand même aventuré à faire une estimation: «Je dirais 50-50.»

Le député engouffrait sa gigantesque pizza aux quatre fromages. Dehors, des protestataires coupaient du bois, faisaient griller des côtelettes ou jouaient aux cartes, emmitouflés dans leurs doudounes. Les gardes de sécurité improvisés qui se baladaient entre les tentes, avec leurs battes de baseball et leurs cagoules, avaient l'air surréalistes.

Cinq jours plus tard, cette atmosphère bon enfant a cédé la place à des images d'une brutalité comme l'Ukraine n'en avait pas vu depuis son accession à l'indépendance, il y a 23 ans. Une violence qui venait des deux côtés des barricades. Mais dans cet affrontement, le pouvoir déploie une force disproportionnée par rapport aux moyens dont disposent les protestataires. Ce qu'il veut, c'est écraser ses opposants. Point à la ligne.

Tout a explosé, hier, quand le président du Parlement ukrainien a rejeté le projet de loi de l'opposition réclamant un retour à la Constitution de 2004. Des protestataires ont alors essayé de mettre le feu au siège du Parti des régions de Viktor Ianoukovitch. D'autres ont marché pacifiquement vers le parlement. Tous ont été violemment réprimés par les Berkout, qui ont foncé vers le centre névralgique de la protestation, détruisant au passage les barricades de terre et de glace - qui avaient d'ailleurs en partie fondu, avec le redoux.

Pendant ma semaine à Kiev, plusieurs opposants ont fait référence à la possibilité de faire appel aux propriétaires des quelque trois millions d'armes à feu enregistrées en Ukraine. Le chef du mouvement d'extrême droite Praviy Sektor, Dmytro Yarosh, a laissé entendre que de telles armes étaient déjà prêtes à être utilisées, si nécessaire.

«Tout le monde porte une arme, ici», m'a dit le député Volodimir Ariev, exhibant discrètement son pistolet à balles de caoutchouc.

Mais hier, ce sont des gars armés de bâtons et de cocktails Molotov qui ont fait face à des grenades, des balles réelles et des tireurs embusqués sur les toits de Kiev. Avec le recul, leurs bravades paraissent terriblement puériles.

Kiev avait l'allure d'une ville assiégée. Le métro était fermé, la chaîne de télé anti-régime était barrée des ondes, le trafic était restreint sous prétexte de «lutte contre le terrorisme». En même temps, la révolte prenait de l'ampleur à Lviv, la ville occidentale et ukrainophone, collée sur la frontière polonaise.

La perspective d'une guerre civile n'est pas à écarter, désormais. Mais tout n'est pas symétrique dans ce conflit. Car même si les protestataires ne sont pas tous sympathiques, même s'il y a parmi eux des nationalistes d'extrême droite, des fiers-à-bras et des opportunistes politiques, ce qui domine le mouvement de protestation, c'est le désir profond d'échapper à un régime mafieux qui s'est approprié le pays et l'empêche de se développer.

Un régime qui s'appuie sur son mentor de Moscou, Vladimir Poutine, et imite ses méthodes répressives. Un régime, enfin, qui n'hésite pas à assassiner ses opposants et à faire régner la terreur pour assurer sa survie.




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