Crimes d'honneur: et maintenant?

Le procès Shafia a eu le mérite de mettre sous les feux des projecteurs ce qu'il est convenu de désigner par le terme «crime d'honneur». Ce n'est pas la première fois que cette notion est évoquée devant un tribunal canadien. Mais elle a été le plus souvent brandie par des avocats de la défense qui tentaient d'atténuer la gravité d'un crime en le plaçant dans son contexte culturel.

Le cas Shafia est différent. Ici, le concept de crime d'honneur se retrouve au coeur même de l'argumentation du procureur de la Couronne. «La raison manifeste de ces meurtres honteux, exécutés de sang-froid, est que les quatre victimes tout à fait innocentes ont offensé votre conception tordue de l'honneur», a lancé le juge Robert Maranger aux trois accusés, après l'annonce du verdict. On ne peut être plus clair. Après ça, on imagine mal qu'un tribunal puisse encore considérer la défense de l'honneur comme une circonstance atténuante.

Mais ce que ce jugement ne dit pas, c'est comment faire pour empêcher la répétition de tels crimes. Or, l'expérience d'autres pays, particulièrement celle des Pays-Bas, montre que, en matière de prévention des crimes d'honneur, mieux vaut ne pas occulter les différences culturelles.

Il y a une douzaine d'années, une femme fraîchement divorcée a été abattue par son ex-mari dans une rue de la ville néerlandaise de Zwijndrecht. Le meurtrier se sentait «déshonoré» parce qu'elle avait de nouvelles fréquentations. Ce fait divers a choqué l'opinion publique. De fil en aiguille, le gouvernement néerlandais a décidé de s'attaquer de front aux crimes d'honneur.

Résultat: «Le modèle le plus intéressant du monde en matière de prévention des crimes d'honneur», selon la spécialiste canadienne Anna Korteweg, qui a écrit un rapport sur ce sujet pour les Nations unies. Le Canada aurait intérêt à s'en inspirer.

Concrètement, aux Pays-Bas, chaque service de police possède sa propre unité des crimes d'honneur. En cas de plainte, des agents qui ont reçu une formation particulière interrogent la personne qui se sent menacée. L'une de leurs premières questions: «Qui est au courant de votre secret?» Il faut savoir que la probabilité d'un crime d'honneur augmente avec la notoriété d'un geste considéré comme déshonorant...

Quand une plainte paraît sérieuse, elle est transmise au Centre national sur la violence liée à l'honneur, à La Haye, qui essaie d'intervenir pour apaiser les vagues. Comment? En s'adressant aux personnes influentes au sein de la famille concernée, par exemple. Ou en offrant une protection aux personnes menacées.

Le modèle néerlandais ne stigmatise pas les immigrés, mais il n'occulte pas les crimes d'honneur pour autant. Il tient compte du contexte culturel pour détecter les situations dangereuses et réagir en conséquence.

Des crimes d'honneur sont toujours commis aux Pays-Bas, mais, au moins, les victimes potentielles savent où aller pour chercher de l'aide. Elles savent que leur demande sera prise au sérieux par des gens qui s'y connaissent.

Il n'existe aucun mécanisme semblable au Canada. À Montréal, la police a bien des agents sociocommunautaires, qu'elle envoie expliquer à des gens venus d'ailleurs ce qui se fait et ne se fait pas dans leur pays d'adoption. Mais c'est à peu près tout.

La diversité culturelle cause de gros maux de tête à la DPJ, qui se sent souvent désemparée devant les familles immigrées, a constaté ma collègue Marie-Claude Malboeuf dans une série de reportages publiés en décembre. Un rapport de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse conclut que la DPJ doit améliorer ses interventions dans les communautés culturelles.

Dans le cas de la famille Shafia, les autorités ont fait ce qu'elles ont pu avec les outils dont elles disposaient - qui ne tiennent pas compte du contexte culturel.

Si elles avaient pu s'adresser à une «police de l'honneur», habituée à nager en ces eaux particulières, peut-être aurait-on mieux compris que les quatre femmes risquaient de mourir. Ce n'est pas certain, bien sûr. Mais peut-être.

Le jugement Shafia constitue «le moins pire des scénarios, dans la mesure où justice a été rendue et où un crime horrible a été puni», dit la juriste Pascale Fournier, de l'Université d'Ottawa.

«Mais au lieu de simplement célébrer le verdict, il faut s'interroger sur la politique en place et sur son efficacité à assurer une véritable protection des femmes et des enfants vulnérables.»

Après tout, le meilleur des scénarios, ce serait que Zaïnab, Sahar, Geeti et Rona soient toujours en vie...




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