Un chiffon jetable

«Puisque aucune plainte n'a été portée contre la... (photo: alain roberge, archives la presse)

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«Puisque aucune plainte n'a été portée contre la pratique médicale de mon oncle, le Collège souhaite, en somme, s'en débarrasser en raison de son âge. N'est-ce pas là de l'âgisme?» Ci-dessus, le Dr Charles Bernard, président du Collège des médecins du Québec.

photo: alain roberge, archives la presse

Jean Laberge

L'auteur est le neveu d'un médecin de 80 ans.

Dans 100 000 façons de tuer un homme, notre poète national écrit: «Non vraiment j'y tiens la meilleure façon de tuer un homme/C'est de le payer à ne rien faire.» Le Collège des médecins du Québec semble prendre très au sérieux le célèbre vers de Félix Leclerc.

Mon oncle, un médecin généraliste, qui oeuvre depuis 52 ans dans une clinique médicale de la région de Montréal, a été récemment remercié de ses services par le Collège des médecins. Il quittera ses fonctions d'omnipraticien en décembre prochain. Apparemment, le Collège n'aurait eu d'autre choix que d'indiquer à mon oncle la porte de sortie puisqu'il a refusé de se soumettre à une formation d'appoint, d'une durée de 40 jours, au coût modique de 10 000 dollars. La formation aurait consisté essentiellement en la supervision par l'un de ses collègues médecins de la pratique de mon oncle en clinique sans rendez-vous, comme on surveille les premiers balbutiements des jeunes novices. Imaginez-vous donc, cet homme d'expérience, dont le travail serait soumis au contrôle d'un tout jeune médecin! C'est proprement scandaleux et indigne!

Mon oncle qui, encore parfaitement lucide, en bonne santé, vaillant et désireux de poursuivre son travail - que dis-je, sa mission - s'est refusé, à juste titre, de n'être plus qu'un chiffon jetable. En contexte de pénurie des médecins, la décision du Collège étonne. Puisque aucune plainte n'a été portée contre la pratique médicale de mon oncle, le Collège souhaite, en somme, s'en débarrasser en raison de son âge. N'est-ce pas là de l'âgisme?

On comprend fort bien que le Collège veuille à tout prix éviter les plaintes éventuelles de ses clients et que, pour ce faire, il procède périodiquement au contrôle de la «compétence» de ses ouailles. Ah, cette fameuse «compétence» qui hante la vie des professionnels aujourd'hui, tant en santé qu'en éducation ! Nous vivons à l'ère de la «compétence-performance», et l'État-comptable - celui dont rêve un François Legault - doit pouvoir mesurer précisément «l'acte» médical.

Tout un monde sépare la compétence de l'excellence - ce qu'autrefois on désignait par «vertu». L'excellence d'une personne, c'est bien connu, ne se mesure pas. Par contre, sa «compétence», elle, se mesure en nombre d'«actes» selon une grille critériée d'évaluation-performance.

On se souviendra que lors de la nomination du Dr Yves Bolduc comme ministre de la Santé, le premier ministre Jean Charest nous rappelait qu'il avait implanté le «système de gestion Toyota» dans certains hôpitaux du Québec, ce qui constituait entre autres mérites au Québec une justification pour cette nomination. Cette philosophie de la gestion, appelée «Lean», triomphe actuellement. Le Collège des médecins applique cette méthode de régime «minceur». Aussi, il ne faut donc pas s'étonner que les professionnels de la santé soient considérés comme de simples chiffons jetables. C'est là, «la minceur» du système - pour ne pas dire sa petitesse. («Lean» rime d'ailleurs étonnamment bien avec «mean».)

En tout cas, avec l'odieux traitement qu'on a réservé à mon oncle, j'ai toutes les raisons de m'en indigner.




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