Soulagés... d'être canadiens

« Il n'y a pas, au Canada, de prévalence... (Photo Patrick Semansky, archives Associated Press)

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« Il n'y a pas, au Canada, de prévalence aussi marquée, dans des régions entières, de courants foncièrement réactionnaires [...], l'appui à la peine de mort et le culte des armes, des courants qui ont donné à Donald Trump bien plus de voix que les ouvriers blancs dépossédés de la Rust Belt », écrit Alain Dubuc. Sur la photo : des partisans de Donald Trump.

Photo Patrick Semansky, archives Associated Press

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Alain Dubuc
La Presse

La victoire de Donald Trump, que nous avons du mal à comprendre, plonge les États-Unis et le monde entier dans une période d'incertitude dont la portée est encore difficile à mesurer.

Toutefois, même si ces résultats sont extrêmement préoccupants, il y a peut-être, au terme de cette campagne présidentielle chaotique, un élément de réconfort.

Depuis plusieurs semaines, à voir les Américains s'enfoncer, je me disais que nous sommes chanceux, au Québec et au Canada, de vivre de ce côté-ci de la frontière.

D'avoir la quasi-certitude que l'émergence d'un politicien comme Donald Trump ne serait pas possible.

Et depuis sa victoire, que personne n'avait vue venir, je bénis les dieux de l'existence d'une frontière, pas seulement douanière, physique, mais aussi psychologique, culturelle, politique, qui nous épargne un choc comme celui que connaissent nos voisins.

Cette autosatisfaction un peu chauvine a été confortée par le numéro de la fin octobre de l'hebdomadaire britannique The Economist, dont la page couverture, le dossier et, comme le veut sa tradition, l'éditorial principal, étaient consacrés au Canada. Un bilan que l'on peut presque qualifier de dithyrambique, avec des titres comme « Le Canada, un exemple pour le monde », « La liberté se déplace vers le nord ».

Cette publication, pourtant austère, n'a pas résisté à l'effet Trudeau. Mais ce qui a surtout frappé les auteurs de The Economist, un magazine connu pour son conservatisme sur les questions économiques et son humanisme sur les questions sociales, c'est l'ouverture du Canada au moment où tout le monde érige des murs et des barrières. Le fait qu'il accueille plus de réfugiés syriens que les États-Unis, qu'il signe un traité avec l'Europe quand le président désigné veut renégocier l'ALENA, qu'il accepte plus d'immigrants en proportion que tout autre grand pays.

Et pourtant, le Canada n'a pas été épargné par la grande crise, il connaît lui aussi les affres de la désindustrialisation, avec en plus le choc de la baisse du prix des matières premières, il vit, quoiqu'à plus petite échelle, la menace du terrorisme, il est confronté à l'arrivée massive de gens venus d'ailleurs. Et pourtant, la vie politique canadienne n'est pas chamboulée par les élans populistes comme aux États-Unis, en France ou en Grande-Bretagne avec le Brexit.

Cela tient en bonne partie à un filet de sécurité sociale de type européen, qui a mieux protégé les citoyens canadiens contre des chocs que le système américain, qui a limité l'accroissement des inégalités et qui a donc moins ouvert la porte à la rage impuissante qu'incarne le succès de Donald Trump. Il y a aussi un équilibre entre le social et l'économique qui fait que le Canada est capable de créer des emplois.

Cela tient aussi à une philosophie de l'immigration, le multiculturalisme - et sa variante québécoise, l'interculturalisme - qui permet manifestement d'absorber sans grandes tensions une proportion d'immigrants plus élevée qu'ailleurs. Avec, comme résultat, un pays qui fait partie du tout petit groupe de nations qui se distinguent pour leur qualité de vie.

Mais derrière ce modèle, il y a une culture politique, que l'on retrouve autant au Québec qu'ailleurs au Canada, foncièrement centriste, qui limite les excès et les mouvements brusques, tant à droite qu'à gauche.

On a par exemple vécu 10 ans avec un gouvernement plus conservateur, sans que celui-ci soit capable de mener le Canada très loin sur la droite. Et on a vu avec quelle vitesse le Canada est revenu au centre et a effacé des excès conservateurs que l'on croyait indélébiles.

On observe le même culte du centre au Québec, avec une relative étroitesse de l'éventail idéologique qui a fait du gouvernement Marois un apôtre du déficit zéro et qui est en train de forcer le gouvernement Couillard à panser les blessures de l'austérité.

Ce centrisme n'est pas que politique, il est également culturel. Il n'y a pas, au Canada, de prévalence aussi marquée, dans des régions entières, de courants foncièrement réactionnaires, la Bible Belt, le créationnisme, le racisme enraciné depuis des générations, l'appui à la peine de mort et le culte des armes, des courants qui ont donné à Donald Trump bien plus de voix que les ouvriers blancs dépossédés de la Rust Belt.

Ce centrisme, tant politique que culturel, est le produit d'une histoire très différente de celle des États-Unis - l'absence de conquête de l'Ouest, la coexistence de deux peuples fondateurs, le fédéralisme, avec ses interminables discussions et son culte du compromis. Tant et si bien que lorsque nous avons eu une révolution, elle a été tranquille.

Ça fait du Canada un pays qui n'est pas une grande puissance, relativement terne, un peu moins productif, dont la vie politique n'est pas très excitante, même au Québec. Mais à voir ce que les Américains viennent de traverser, et ce qui les attend avec la présidence de Donald Trump, disons que le centrisme et la modération ont des vertus.

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