Le dernier voyage de la tourte voyageuse

« Le dernier pigeon migrateur est mort dans un zoo... (PHOTO FOURNIE PAR Keith Schengili-Roberts)

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« Le dernier pigeon migrateur est mort dans un zoo de Cincinnati en 1914, clôturant l'un des plus grands génocides animaliers de la planète », écrit Boucar Diouf. Ci-dessus, un spécimen empaillé de cette tourte voyageuse.

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Boucar Diouf

Ce texte est la suite de celui de la semaine dernière intitulé « La sixième extinction ».

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« Le dernier pigeon migrateur est mort dans un zoo de Cincinnati en 1914, clôturant l'un des plus grands génocides animaliers de la planète », écrit Boucar Diouf. Ci-dessus, un spécimen empaillé de cette tourte voyageuse.

PHOTO FOURNIE PAR Keith Schengili-Roberts

La tourte voyageuse, appelée aussi pigeon migrateur ou Ectopistes migratorius, formait autrefois en Amérique du Nord les rassemblements d'oiseaux les plus importants de la planète. En 1810, un ornithologue écossais nommé Alexander Wilson, qui travaillait dans le sud des États-Unis, rapporte avoir vu passer un nuage de pigeons dont il avait évalué la largeur à quelques centaines de kilomètres et le nombre d'individus à 2 milliards.

Pendant leur migration, il arrivait que les tourtes cachent partiellement le soleil pendant des heures. Une certaine croyance veut d'ailleurs que notre tourtière tire son nom de cet oiseau dont on ajoutait la chair dans la recette originale. Mais Michel Lambert, qui est un monument de l'histoire de la cuisine québécoise, m'a dit à Chicoutimi que cette affirmation n'était pas vraie, là, là !

Il paraît donc qu'il n'y a jamais eu plus de chair de tourte dans la tourtière que de fragments de petit Jésus dans une oreille de crisse !

Aux États-Unis, ces oiseaux étaient vus comme de la vermine par les fermiers. Malheureusement, comme ils étaient toujours densément groupés, un seul coup de fusil pouvait en tuer plusieurs. Pour faciliter le carnage, on utilisait des canons spéciaux, on mettait le feu dans les bosquets et on organisait des compétitions où était récompensé le chasseur le plus sanguinaire. Évidemment, il fallait en tuer quelques milliers pour être médaillé. On les captura aussi au filet pour nourrir des ouvriers qui construisaient le chemin de fer transcontinental.

Eh bien, le 1er septembre 1914, le dernier pigeon migrateur, qu'on avait surnommé Martha, est mort dans un zoo de Cincinnati, clôturant l'un des plus grands génocides animaliers de la planète.

Cette triste tragédie rappelle celle du dodo, cet oiseau grassouillet incapable de voler et endémique de l'île Maurice, qui a disparu à la fin du XVIIe siècle. À grands coups de gourdins, les marins hollandais ont « joué au baseball » avec ce curieux volatile qui ne craignait pas les humains.

Aujourd'hui, la liste des victimes est interminable. Pour ne citer que des gros carnivores, nous avons rayé de l'existence le loup d'Hokkaido, le loup des Falkland, le grizzly mexicain, le tigre de Bali, le lion de l'Atlas, l'ours de l'Atlas, le serval sud-africain, le tigre de Java, le lion du Cap, le tigre persan, le tigre de Tasmanie et bien d'autres.

Sans faire de comparaison, peut-être faudrait-il aussi un jour imiter les célébrations du drame du 11 septembre 2001 et faire la lecture de toutes nos victimes aux nouvelles générations pour qu'elles réalisent l'ampleur de la catastrophe écologique.

C'est pour ça que les gens qui, parce qu'ils ont de l'argent, abattent des ours polaires dans le Nord ou de gros mammifères en Afrique simplement pour se photographier avec la tête me désolent profondément. Ce sont des images qui banalisent un drame bien réel.

Je ne m'insurge pas du tout contre la chasse responsable et alimentaire. Je crois seulement qu'en 2016, avec tout le drame qui frappe la biodiversité, si quelqu'un peut encore éprouver du plaisir à tirer sur certains gros prédateurs juste pour pouvoir s'asseoir sur la peau de la bête ou suspendre fièrement sa tête empaillée dans son chalet, on n'est pas très loin d'un véritable manque d'humanité.

Même si le lion provient d'une ferme d'élevage et que les amateurs plaident souvent l'argument économique, l'image demeure très laide. En la matière, c'est le marché qui crée l'offre et non l'inverse. Si certains Asiatiques ne raffolaient pas de la corne de rhinocéros et des défenses d'éléphant, ces animaux seraient probablement beaucoup moins menacés.

Aujourd'hui, selon une très récente étude, 30 % des éléphants d'Afrique sont morts pendant les sept dernières années et le rhinocéros noir nous a quittés. Pourtant, une corne de rhinocéros est constituée principalement de kératine, la même protéine qu'on trouve dans les ongles et les sabots.

Comme le suggérait un collègue biologiste, pourquoi ne pas laisser les rhinos tranquilles et se ronger les ongles avant de passer au lit ?

Comment peut-on à ce point croire si fermement à ces produits dits de contre-bande ? Désolé pour les puristes de la langue, mais j'avais besoin d'écrire contrebande en deux mots pour mieux préciser ma certitude quant aux effets de la corne de rhino !

Pour éviter de vivre sur une terre sans vie sauvage, il faudra aussi un jour montrer du doigt les intégristes de la croissance économique et parler de redistribution de la richesse. Il est difficile de s'intéresser à la vie d'un gorille quand ses propres enfants n'ont rien à manger. Mais il faut surtout parler et enseigner aux jeunes ce drame dont nous sommes tous responsables à différents degrés.

La première tour du World Trade Center a pris plus d'une décennie à construire et 12 secondes à s'effondrer. C'est exactement ce que nous faisons avec la biodiversité planétaire.

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