I Am Not Your Negro: Baldwin, le prophète

Raoul Peck, prolifique réalisateur d'origine haïtienne, a obtenu... (Photo Mario Anzuoni, Reuters)

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Raoul Peck, prolifique réalisateur d'origine haïtienne, a obtenu sa première sélection aux Oscars pour son documentaire I Am Not Your Negro, qui a pris l'affiche vendredi au Québec.

Photo Mario Anzuoni, Reuters

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Raoul Peck, prolifique réalisateur d'origine haïtienne, a obtenu sa première sélection aux Oscars pour son documentaire I Am Not Your Negro, qui a pris l'affiche vendredi au Québec. Il lui a fallu 10 ans pour créer ce puissant pamphlet dont le texte appartient entièrement à l'écrivain James Baldwin (1924-1987), qui révèle le caractère prophétique de sa pensée sur les tensions raciales aux États-Unis, comme si ses mots avaient été écrits pour cette Amérique qui vient de voter Trump.

Raoul Peck est un véritable citoyen du monde. Il partage sa vie entre Haïti, son pays natal, la France et les États-Unis, travaillant minutieusement ses films dans une farouche indépendance. Lorsque nous lui avons parlé au téléphone, il sortait d'un gros blitz d'entrevues au Festival de Berlin, où il a présenté deux films, The Young Karl Marx, une fiction sur la jeunesse de Karl Marx, et I Am Not Your Negro, son documentaire inspiré des écrits de James Baldwin. Il avait confié à notre collègue Nathalie Petrowski à quel point Marx et Baldwin avaient façonné très tôt son esprit et étaient devenus les compagnons d'une vie.

Ce qui le rend très fier, avec son documentaire, c'est d'avoir eu un accès total à l'oeuvre et aux archives de l'écrivain, un privilège accordé par la soeur de Baldwin. C'est ainsi qu'il a découvert un manuscrit inachevé que l'écrivain avait commencé sur la mort de trois de ses amis, célèbres figures du mouvement des droits civiques: Martin Luther King, Malcolm X et Medgar Evers, tous trois assassinés avant l'âge de 40 ans, ce qui démontre la brutalité et la violence de l'époque dans laquelle ils étaient engagés corps et âme.

«Je me retrouvais avec une responsabilité énorme, explique-t-il. Ça m'a pris pas mal de temps pour trouver la porte d'entrée de ce film. Je voulais reconstituer ce livre, éparpillé dans toute son oeuvre. Je voulais que ce soit la parole de Baldwin, je ne voulais pas d'interviewés qui allaient l'interpréter, je voulais que ce soit une confrontation directe avec sa parole, et avec lui.»

Le résultat est un véritable électrochoc, à la mesure de l'injustice brillamment analysée par Baldwin, impitoyable dans son appel à l'Amérique blanche et raciste qu'il veut réveiller. Raoul Peck mélange des images d'archives des entrevues de l'écrivain à celles, douloureusement récentes, des manifestations du mouvement Black Lives Matter, tandis que le texte, narré par Samuel L. Jackson, nous permet d'entrer dans la profonde réflexion de Baldwin.

D'autres images d'archives d'Hollywood viennent prouver l'un des points forts de cette pensée et du documentaire: la construction du «nègre» dans l'imaginaire des Blancs aux États-Unis. C'est à eux que Baldwin renvoie la balle en disant: «La population blanche de ce pays devra se poser cette question: pourquoi a-t-il été nécessaire d'avoir le nègre en premier lieu? Je ne suis pas un nègre. Je suis un homme. Si vous pensez que je suis un nègre, c'est parce que vous en avez besoin.»

Le leurre du rêve américain

L'autre grande question inévitable qu'on doit se poser après avoir vu ce documentaire est de savoir pour quelles raisons les mots de Baldwin, écrits il y a 50 ans, demeurent aussi actuels.

«Il a touché à des fondamentaux et à des contradictions qui sont toujours présents aujourd'hui, croit Raoul Peck. Quand il dit que le rêve américain ne peut pas continuer à exister tant qu'il y aura autant d'inégalités, tant qu'on n'acceptera pas le fait qu'il a été construit sur deux génocides, par exemple. Quand il dit que le monde occidental a perdu sa supériorité morale, par rapport à toutes ses guerres, ses contradictions. Quand je vois mon propre pays, Haïti, face à l'Amérique, que tous les dictateurs qu'on a eus ont été soutenus par cette même Amérique qui parle tous les jours de démocratie. Ces contradictions sont réelles, le reste du monde a été confronté à ça.

«Il n'y a que l'Amérique blanche et l'Europe blanche qui sont restées dans leurs bulles, et qui ont cru pendant des siècles qu'elles allaient conserver cette supériorité morale. L'Amérique ne veut pas reconnaître sa propre histoire, et Baldwin nous dit qu'il n'y a pas deux histoires, il n'y en a qu'une.»

Baldwin le souligne dans ses écrits: «L'histoire des Noirs américains, c'est l'histoire de l'Amérique, et ce n'est pas une belle histoire», ce que toute l'industrie du divertissement hollywoodien occulte d'ailleurs, assez pour que l'écrivain compare cela à une sorte de drogue pour s'évader de la réalité.

«Là où Baldwin est fort, c'est qu'il remet le fardeau à la population blanche. Il leur dit: "Je n'ai pas inventé l'esclavage, le racisme. Ce fardeau devrait reposer sur vos épaules. Il s'agit de vous aussi, de votre histoire, et si vous ne la prenez pas en main, elle va vous tuer, vous allez couler dans le même Titanic."»

«L'histoire n'est pas le passé, l'histoire, c'est le présent, et vous êtes le présent, estime Peck. Quand les jeunes de Black Lives Matter sont dans la rue, ce qui est quand même aberrant, c'est de laisser à ces jeunes la tâche de sauver l'honneur de ce pays, sauver l'honneur de ce que Baldwin appelle la majorité aveugle, qui manque d'empathie. Nous sommes dans un monde où tout ça se sait. C'est très difficile pour les gens de dire qu'ils sont innocents aujourd'hui.»

Devoir de mémoire

Raoul Peck dit recevoir cette première sélection aux Oscars avec sérénité, puisqu'il se considère comme un vétéran. Sa carrière de réalisateur, scénariste et producteur s'étale sur plus d'une trentaine d'années, et il a offert des films comme L'homme sur les quais (1993) sur la dictature de Duvalier, Lumumba (2000) sur la vie du militant pour l'indépendance du Congo belge Patrice Lumumba, Quelques jours en avril (2005) sur le génocide rwandais ou Assistance mortelle (2013) sur les graves échecs de l'aide internationale en Haïti.

I Am Not Your Negro s'inscrit naturellement dans une longue démarche créatrice et engagée de l'homme, qui est surtout heureux de remettre à l'avant-plan la parole de James Baldwin, qu'il ne veut pas voir tomber dans l'oubli. Car, selon lui, il est arrivé à Baldwin la même chose qu'à beaucoup de personnes à la fin du mouvement des droits civiques, rapidement reléguées aux oubliettes.

«Il fallait passer l'éponge, créer des monuments à Martin Luther King, et ce n'est pas un hasard s'il n'y a pas de statue de Malcolm X, note ironiquement Raoul Peck. On voulait apaiser, adoucir. La cause a perdu tous ses leaders. Baldwin était un philosophe et un humaniste, il gardait des liens avec tout le monde, et il a été attaqué à un moment donné comme étant presque un Oncle Tom à son tour par la jeune garde révolutionnaire de l'époque. Il y avait aussi un peu d'homophobie là-dedans...

«Je voulais faire en sorte qu'il puisse remplir le même rôle qu'il a joué dans ma vie et dans celle de beaucoup d'autres gens de ma génération, c'est-à-dire qu'il a changé nos vies. Je pense que la génération actuelle a besoin de cette voix.»

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I Am Not Your Negro de Raoul Peck est à l'affiche au Cinéma du Parc et au Forum AMC.




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