Jacob Tierney: Toronto-Montréal

Malgré des projets qui le mènent régulièrement à... (photo IVANOH DEMERS, LA PRESSE)

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Malgré des projets qui le mènent régulièrement à Los Angeles ou Toronto, l'acteur, scénariste et réalisateur Jacob Tierney continue de vivre à Montréal.

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L'acteur, scénariste et réalisateur Jacob Tierney (The Trotsky, Preggoland) habite Montréal et parle un français impeccable, mais fait surtout carrière au Canada anglais et aux États-Unis. Il vient de terminer le tournage de la deuxième saison de la télésérie Letterkenny, à Sudbury. Et c'était vendredi que commençait à Montréal le tournage du film de Xavier Dolan, The Death and Life of John F. Donovan, qu'il a coscénarisé.

Marc Cassivi: Je m'intéressais à ta perspective anglo-montréalaise sur l'intérêt que la planète porte en ce moment à Toronto, avec le succès de Drake et The Weeknd notamment. Dans un texte paru en début de semaine, le Guardian de Londres qualifiait Toronto de «ville ennuyeuse la plus fascinante du monde»...

Jacob Tierney: C'est assez juste. On parle beaucoup de Toronto, mais l'ironie, c'est que la musique «urbaine» - je déteste ce terme - de Toronto vient des banlieues.

Marc Cassivi: De Scarborough et de Mississauga...

Jacob Tierney: De grandes banlieues où les immigrés se sont installés en masse et ont créé des communautés et des centres culturels. C'est clair qu'on n'a pas ça ici. C'est pour ça que Toronto s'impose autant aujourd'hui. C'est grâce à cette population immigrée, pas grâce aux Canadiens «de souche» (old stock).

Marc Cassivi: Le Guardian écrit que Toronto s'est ouverte au monde alors que Montréal s'est refermée sur elle-même après le référendum de 1995. Il y a des Anglo-Montréalais qui se demandent s'ils ne seraient pas mieux là-bas... Y a-t-il de quoi retenir les forces vives anglophones à Montréal?

Jacob Tierney: (Il hésite.) Ouuuuui. On peut très bien vivre à Montréal. Mais les occasions pour les anglos sont certainement plus nombreuses ailleurs. Pas seulement à Toronto: à New York, à Los Angeles... Quand on a la chance de pouvoir travailler à Montréal dans l'industrie culturelle, c'est très agréable. Le coût de la vie n'est pas élevé.

Marc Cassivi: C'est la raison pour laquelle tous ces groupes de musique s'étaient installés ici il y a une dizaine d'années.

Jacob Tierney: Exactement. Mais la réalité, c'est qu'il y a plus de travail pour les anglophones à l'extérieur du Québec. J'ai la chance de pouvoir vivre un peu où je veux et de travailler n'importe où. C'est rare que je travaille à Montréal. Il n'y a pas énormément de travail pour moi ici. Tout le monde a envie d'avoir l'occasion de travailler avec de plus grands budgets. Comme Podz, qui a tourné des épisodes de la série Vikings. Il est plus difficile de trouver ce genre de financement ici.

Marc Cassivi: L'effervescence de la scène culturelle torontoise permet-elle de stopper un peu l'exode des talents canadiens vers les États-Unis?

Jacob Tierney: Les artistes veulent être appréciés partout, pas seulement au Canada. Leur ambition est plus grande. L'art s'est mondialisé. Personne ne cherche à être seulement célèbre à Brampton... On veut un Grammy!

Marc Cassivi: Mais il reste une fierté de voir des artistes rester au Canada et ne pas s'exiler aux États-Unis pour avoir du succès.

Jacob Tierney: C'était surtout vrai avant. Je ne crois pas que ça l'est aujourd'hui. Ça a changé après les succès de Céline Dion, Shania Twain, Sarah McLachlan. Personne ne cherche un succès local. Surtout pas sur la scène hip-hop.

Marc Cassivi: Il reste qu'une partie de l'identité canadienne-anglaise semble se définir par opposition aux États-Unis. Bien des Québécois francophones ont de la difficulté à déterminer ce qui distingue la culture canadienne de la culture américaine. Ils ignorent ce qu'est la culture anglo-canadienne...

Jacob Tierney: Il faut s'y intéresser! On dit souvent que les Canadiens anglais ne s'intéressent pas à la culture québécoise. Mais l'inverse est aussi vrai: on ne sait rien de ce qui se passe dans le reste du Canada. Parce que pour moi, c'est très clair, ce qui est canadien et ce qui est américain.

Marc Cassivi: Si on t'offrait une occasion en or à L.A., tu irais t'y installer?

Jacob Tierney: Ce qui m'intéresse, c'est de créer du travail pour moi-même. Si j'ai l'occasion de le faire à L.A. ou Toronto, pourquoi pas? J'ai fait l'aller-retour à Los Angeles toute ma carrière. C'est préférable d'y être invité que d'essayer de s'y imposer...

Marc Cassivi: Tu as un projet de série télé aux États-Unis produit par Fox, avec Xavier [Dolan]...

Jacob Tierney: Xavier et moi avons plusieurs projets ensemble qu'on espère réaliser un peu partout... (sourire en coin)

Marc Cassivi: Et tu as coscénarisé son premier film en anglais.

Jacob Tierney: Oui. Le tournage a commencé le week-end dernier à Montréal!

Marc Cassivi: Tu as décidé de rester à Montréal...

Jacob Tierney: Absolument. J'adore vivre à Montréal. J'aimerais y travailler davantage, et en français. La culture fait partie de la vie quotidienne des Montréalais. Je ne tiens pas à être à Sudbury trois mois par année! Je préfère rester chez moi. Le film de Xavier est un bon prétexte pour rester en ville.

Marc Cassivi: Qu'as-tu pensé de la mini-controverse entourant le déménagement de ton ami Jay Baruchel à Toronto? C'est un Anglo-Montréalais qui a «le CH tatoué sur le coeur»...

Jacob Tierney: Ce n'est pas le premier anglo à faire ça et ce ne sera pas le dernier! Je connais très bien Jay et il adore Montréal. Mais il travaille tellement à Toronto qu'il ne se voyait pas vivre à l'hôtel. Il ne va jamais se déclarer torontois!

Marc Cassivi: Une controverse de ce genre témoigne-t-elle d'un complexe d'infériorité des Anglo-Montréalais face aux Torontois?

Jacob Tierney: Au contraire. Être un Anglo-Montréalais à Toronto, c'est perçu comme très cool par les Torontois. Tu es automatiquement plus cool qu'eux parce qu'ils viennent d'une ville ennuyeuse. Pour moi, il n'y a pas vraiment de rivalité. Je trouve ce genre de controverses très provinciales. Un acteur a déménagé. C'est une tempête dans un verre d'eau. Après ma propre petite controverse, je ne prête plus beaucoup d'attention aux petites guéguerres territoriales.

Marc Cassivi: Parlons-en, de cette controverse. Il y a six ans, tu as déploré le manque de diversité de notre cinéma et tu avais absolument raison...

Jacob Tierney: Quelques personnes ont pris ma défense, dont Philippe Falardeau. Mais la fureur de la droite a été telle que je n'ai plus envie de me mettre dans l'embarras. Les choses changent. Les jeunes sont plus ouverts. Une émission comme Like-moi! fait la démonstration que la situation évolue. On voit des Québécois à la télé qui ne sont pas blancs et on trouve ça normal. On vit dans une ville multiculturelle et c'est fabuleux. Mais je pense toujours qu'on ne le montre pas assez à l'écran...

Marc Cassivi: On le voit plus à Toronto...

Jacob Tierney: On s'en préoccupe plus au Canada anglais: des autochtones, des minorités visibles, des minorités sexuelles. C'est une source de fierté. Ici, ça ne semble pas être une priorité. Le Québec est autant une nation d'immigration que le Canada, mais on préfère ne pas le voir de cette façon.

Marc Cassivi: Ce n'est tellement pas une priorité qu'on a échangé P.K. Subban! Un gars de Toronto en plus! Pour moi, l'échange de Subban, ça se passe au-delà du sport. C'est culturel.

Jacob Tierney: Il incarnait le Canadien de Montréal. On a dit qu'il était «différent», qu'il était «spécial». Mais la LNH n'est pas raciste, noooon! (sur un ton ironique)

Marc Cassivi: Pourquoi l'immigration est-elle moins une source de fierté au Québec qu'au Canada anglais, à ton avis?

Jacob Tierney: Entre autres à cause de la manière dont on enseigne l'histoire. Pas seulement au Québec - c'est vrai ailleurs au Canada -, mais particulièrement ici. C'est ridicule. Ce continent n'a pas commencé à exister en 1492. On raconte seulement l'histoire à laquelle on peut s'identifier. Et quand je dis «on», je parle des Blancs. On ne parle pas assez des autochtones au Québec. Si de jeunes Blancs se suicidaient au rythme où se suicident les jeunes autochtones, l'armée serait dans la rue! Ça se traduit aussi dans les noms qu'on donne aux lieux. On préfère des personnages rebutants comme Lionel Groulx et Pie IX à un héros francophone métis comme Louis Riel. On s'en fout.

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