Nancy Grant et la frénésie du cinéma

Sans le connaître, Nancy Grant a contacté Xavier Dolan... (PHOTO Martin Chamberland, LA PRESSE)

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Sans le connaître, Nancy Grant a contacté Xavier Dolan sur Facebook en lui écrivant qu'elle souhaitait travailler avec lui et investir 100 000 $ de son argent personnel dans son film Tom à la ferme.

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Nancy Grant ne sait pas encore quelle robe elle portera pour la montée des marches à Cannes, cette année. Tout ce que la productrice de Juste la fin du monde, amie, âme soeur et collaboratrice de Xavier Dolan sait, c'est qu'elle va à nouveau vivre un rêve de petite fille et qu'elle va en savourer chaque instant. Pourtant, il y a cinq ans, lorsqu'elle a contacté Xavier Dolan sur Facebook, en lui écrivant qu'elle souhaitait travailler avec lui, les chances que son souhait soit exaucé étaient nulles.

La Gaspésienne originaire de Petit-Matane, fille d'un entrepreneur en terrassement et diplômée en psycho de McGill, avait décidé qu'elle voulait être productrice en lisant l'autobiographie de la légendaire productrice Christine Vachon. Elle avait même commencé à travailler dans le cinéma et à assister le producteur Sylvain Corbeil de Metafilms.

« Mais je m'emmerdais un peu, dans la mesure où je sentais que je faisais tout ce que Sylvain m'avait appris. Je travaillais des journées de 14 heures, mais sans rien risquer et sans vraiment m'investir sur le plan créatif. Mon rêve d'accompagner un cinéaste et de servir sa vision n'était pas comblé. Or j'avais le sentiment qu'avec Xavier, ça serait peut-être possible même si on ne se connaissait pas. »

L'ennui, c'est que Dolan, trop pris par la préparation de Tom à la ferme, ne répondait pas à ses messages sur Facebook. C'est alors que Nancy Grant a décidé de jouer le tout pour le tout.

« Je lui ai écrit que je voulais investir 100 000 $ de mon argent personnel dans son film. En fait, c'était l'argent que mes parents m'avaient prêté pour que je puisse devenir productrice. Je ne les remercierai jamais assez, d'autant qu'ils n'étaient pas si riches que ça, mais pour eux, c'était important d'aider leurs enfants », dit Nancy Grant.

Cent mille dollars, ce n'est pas rien. Subitement, Nancy Grant avait toute l'attention de Xavier Dolan, mais sans garantie que ça cliquerait entre les deux ni que leur collaboration se poursuivrait au-delà du tournage de Tom à la ferme.

Mais dans le fond, le jeune dandy montréalais et la belle et énergique Gaspésienne, devenue cinéphile grâce aux films de Super Écran, étaient faits pour s'entendre. Leur amitié naissante s'est scellée peu de temps après le tournage de Tom à la ferme, plus précisément dans l'intimité de la salle de montage. C'est là qu'un soir, Dolan, qui montait lui-même son film, s'est rendu compte que Grant avait un bon instinct pour le montage et que son recul et son jugement lui étaient nécessaires.

Bientôt, les deux étaient devenus inséparables et surtout partenaires dans leur propre maison de production, Sons of Manual.

« Je suis très consciente que si je n'avais pas eu l'argent de mes parents, je ne serais probablement pas aujourd'hui la productrice des films de Xavier, admet Nancy Grant. J'ai été privilégiée, mais à l'inverse, je ne connais pas beaucoup de gens qui auraient pris un tel risque financier et investi 100 000 $ dans un film. Une chance, d'ailleurs, que je ne l'ai pas dit à mes parents sur le coup. Ils m'auraient traitée de folle furieuse ! »

Depuis que Nancy Grant m'a raconté sa drôle d'histoire dans une réception au Festival de Berlin, j'ai tenté d'organiser une entrevue avec elle. J'ai vite découvert que son horaire est plus chargé que celui de la reine d'Angleterre. Après une demi-douzaine de tentatives avortées, je l'ai finalement retrouvée cette semaine, entre deux avions.

Depuis février, la productrice de 35 ans a fait la navette entre Paris, Londres et Prague pour organiser le tournage du prochain film de Dolan, qu'elle coproduit avec Lyse Lafontaine : The Death and Life of John F. Donovan, coscénarisé par Dolan et Jacob Tierney et mettant en vedette Jessica Chastain, Natalie Portman et bien d'autres.

Le tournage de 66 jours, doté d'un budget de 28 millions de dollars américains, débutera à Montréal le 9 juillet et se poursuivra jusqu'en septembre avant de se déplacer à Londres, Prague et New York. Avant cela, il y aura Cannes, où Juste la fin du monde est en lice pour la Palme d'or. Nancy Grant se souvient avec émotion de son dernier passage à Cannes avec Mommy, de la longue ovation de plus de dix minutes, des larmes de soulagement qu'elle a versées ce soir-là et de la vague de tristesse qui l'a envahie la veille de son départ.

« Xavier était reparti et je me morfondais en me disant que je ne voulais pas que ça finisse. Et puis Xavier m'a appelée de Montréal. Quand il m'a dit qu'on allait faire un autre film, j'étais extatique. Je voulais juste que ça recommence. »

Pourtant la production de Mommy ne fut pas de tout repos. Six mois avant le début du tournage, il n'y avait pas de scénario. Or, pas de scénario, cela veut dire pas un sou des institutions. Grant a réussi à convaincre une banque et le distributeur eOne de lui avancer de l'argent.

« J'avoue qu'à ce moment-là, j'ai eu peur de passer pour une yes-woman qui entraînait tout le monde, y compris Xavier, vers le naufrage », dit Nancy Grant.

Mais le naufrage se solda par une finale digne d'un éclatant conte de fées. Après Cannes, il y a eu la production du vidéoclip miraculeux d'Adele, puis le tournage de Juste la fin du monde et la préparation du film suivant, une cadence frénétique qui épuiserait n'importe qui. Mais pas Nancy Grant ni Xavier Dolan.

« Xavier est conscient du monde dans lequel il vit. Il a des choses à dire et il veut les dire maintenant, pendant que c'est encore le temps et que le cinéma existe encore. Quant à moi, je le suis naturellement sans que cela me demande d'efforts. »

Une fois de plus, Nancy Grant va partir pour Cannes avec l'espoir fou de revenir avec une Palme d'or. Et si d'aventure, la palme devait lui échapper, Nancy Grant n'est pas le genre à cuver longtemps sa déception. Elle aime trop le cinéma, et sa vie dans le cinéma, pour ça.

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