Selma: au-delà de l'image de Martin Luther King

David Oyelowo, au centre, dans le rôle de... (Photo fournie par Paramount Pictures)

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David Oyelowo, au centre, dans le rôle de Martin Luther King, avec Carmen Ejogo, qui interprète Coretta Scott King.

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(NEW YORK) Près de 50 ans après les manifestations qui ont enfin mené à la reconnaissance des droits civiques des Noirs aux États-Unis, la question raciale est toujours épineuse. Dans ce contexte, un film comme Selma se révèle on ne peut plus pertinent.

Aussi incroyable que cela puisse paraître, aucun film hollywoodien ne s'était encore penché sur le parcours de Martin Luther King. Le pasteur afro-américain, assassiné à Memphis en 1968 à l'âge de 39 ans, est pourtant l'une des figures emblématiques de la lutte pour la reconnaissance des droits civiques des Noirs aux États-Unis. Apôtre de la non-violence, il a réussi à convaincre le président Lyndon B. Johnson de ratifier des lois mettant fin à la ségrégation raciale, et ce, dans un climat pour le moins hostile.

Que Selma prenne l'affiche près de 50 ans plus tard, dans la foulée des manifestations engendrées par les verdicts de non-responsabilité rendus à l'égard des forces policières à Ferguson et à New York, n'est d'évidence que le fruit du hasard. Mais ce film arrive néanmoins à un moment où la question raciale est redevenue très épineuse chez nos voisins du Sud.

«Je reste bouche bée quand je constate que ce film sort alors que notre pays traverse un moment aussi important de son histoire, a déclaré la réalisatrice Ava DuVernay au cours d'une rencontre de presse tenue le jour même où des milliers de New-Yorkais étaient descendus dans les rues. On vit aujourd'hui exactement les mêmes choses qu'il y a 50 ans. Que ce film puisse faire partie de la conversation me rassure plutôt.»

Un dimanche sanglant

Le récit de Selma, dont le scénario est écrit par Paul Webb, s'attarde à un chapitre bien précis du parcours de Martin Luther King, soit celui entourant la fameuse marche du 7 mars 1965. Ce jour-là, quelques centaines de défenseurs des droits civiques avaient entrepris de marcher pacifiquement de Selma jusqu'à Montgomery, la capitale de l'Alabama, pour faire connaître leurs revendications. La marche a été réprimée si violemment par les forces de l'ordre qu'on a baptisé ce jour Bloody Sunday (dimanche sanglant). Deux jours plus tard, sous la direction du révérend King, les militants ont voulu faire une nouvelle tentative, mais la marche n'a pu franchir les limites de Selma. Ce n'est qu'après avoir obtenu l'autorisation d'un juge de la cour fédérale, le 21 mars, que les militants ont pu parcourir, en 4 jours, les 80 km qui séparent Selma de la capitale. Ils étaient 3200 au départ. Et plus de 25 000 à l'arrivée.

«On peut tracer un parallèle entre Selma et Ferguson, fait remarquer David Oyelowo, l'interprète de Martin Luther King. De la même façon, on dit d'abord, à l'époque, qu'il s'agit d'un problème des Noirs. À partir du moment où les images sont diffusées, cela devient alors un problème pour tous les Américains. Et c'est à partir du moment où les Noirs et les Blancs s'unissent que les choses avancent.

«Aujourd'hui, poursuit-il, il y a cet extraordinaire mouvement de protestation, cet appel à la justice. Malheureusement, il n'y a personne de la trempe de Martin Luther King pour l'incarner ni exprimer clairement les revendications. Je ne dis pas qu'il est absolument nécessaire d'avoir une figure emblématique comme le révérend King pour porter un message, mais il faut à tout le moins que les intentions de ce mouvement collectif soient mieux définies.»

Oprah, productrice et actrice

Oprah Winfrey, productrice par l'entremise de sa société Harpo Films, s'est laissée convaincre de jouer le rôle d'Annie Lee Cooper. Bon an, mal an, cette résidante de Selma tentait de s'inscrire sur la liste électorale, en vain. D'une totale mauvaise foi, les registraires n'hésitaient pas à ajouter une bonne dose d'humiliation au processus. À cette époque, la moitié de la population de Selma était composée d'Afro-Américains, mais seulement 1% d'entre eux réussissaient à obtenir le droit de vote.

«Ava m'a fait parvenir un reportage sur Annie Lee Cooper, produit par un média de Selma à l'occasion de son 100e anniversaire de naissance, en 2010, raconte la célèbre animatrice. À la fin, elle racontait que tous les jours, à 16h, elle regardait The Oprah Winfrey Show en mangeant un sandwich au thon. Et là, Ava m'a demandé: "Crois-tu que ça voudrait dire beaucoup pour elle si tu la jouais à l'écran?"

«J'ai fini par céder à cette opération de manipulation émotive, dit-elle en riant. Sérieusement, j'ai dit oui pour Annie Lee Cooper, mais aussi pour celles et ceux qui, comme elle, se sont obstinés à recommencer le processus jusqu'à ce que ça marche enfin. Ces gens-là étaient pleinement conscients des humiliations qui les attendaient et des risques qu'ils couraient. Se tenir debout en disant "oui, je peux" face à une société entière qui vous crie "non, tu ne peux pas", c'est remarquable. Et je voulais rendre hommage à ces gens qui font partie de mon histoire.»

L'actrice, qui a déjà été nommée aux Oscars grâce à sa performance dans The Color Purple (Steven Spielberg) en 1986, estime qu'il est primordial de revenir régulièrement à l'histoire. Surtout pour la transmettre aux jeunes générations.

«On ne peut pas se connaître soi-même, et on ne peut pas savoir où l'on va, si on ne sait pas d'où l'on vient, précise Oprah Winfrey. Dans ma vie, j'ai assisté à de nombreuses réunions où j'étais souvent la seule femme, et souvent la seule personne noire. Mais je savais que, comme l'a écrit Maya Angelou dans son poème The Grandmothers, j'étais forte de l'appui de 10 000 autres femmes comme moi, avec la même histoire. Quand on sait cela, on peut tout accomplir. Parce qu'on reconnaît d'où l'on vient. Toutes les Annie Lee Cooper de ce monde, dont les noms ne figurent peut-être pas dans les livres d'histoire, sont aussi importantes que les héros connus, ne serait-ce que grâce au courage et à la dignité dont elles ont fait preuve tous les jours. Quand on comprend sa propre histoire, on se comprend soi-même. C'est essentiel.»

Selma prend l'affiche  le 9 janvier. Les frais de voyage ont été payés par Paramount Pictures.

Tim Roth: le «beau» rôle...

Quand le scénario est arrivé, l'amoureuse de Tim Roth n'a eu aucun doute sur les intentions des producteurs. À la simple lecture du titre, Selma, elle savait.

«Elle s'est écriée: "Wallace!" rappelle l'acteur au cours d'un entretien accordé à La Presse. Je n'avais même pas tourné une seule page encore et elle non plus. C'est certain qu'on t'offre de jouer George Wallace!»

La douce moitié de Tim Roth a bien vu. Dans Selma, Tim Roth incarne l'un des vilains de l'histoire. Gouverneur de l'État de l'Alabama, candidat malheureux à trois élections présidentielles, George Wallace était l'un des plus farouches adversaires de la reconnaissance des droits civiques pour les Noirs. Il fut même partisan de la ségrégation raciale jusque dans les années 70. «Évidemment, tu n'acceptes pas d'emblée un tel projet, car s'il n'est pas fait d'une bonne façon, ça peut être vraiment dur, fait remarquer l'acteur, révélé il y a plus de 20 ans grâce à Reservoir Dogs (Quentin Tarantino). Mais déjà à la lecture, tu pouvais voir que ce projet était entre de bonnes mains. De jouer le vilain de l'histoire ne me dérange pas du tout, ajoute-t-il. Même si j'ai grandi en Angleterre, nous étions chez nous très au fait de la politique américaine, car mon père vient de Brooklyn. Toute ma famille était politisée. Mes parents étaient très progressistes et ils nous emmenaient avec eux dans toutes les manifestations. Tout ça pour dire qu'à nos yeux, George Wallace était carrément le symbole de l'apartheid en Amérique!»

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