Le vrai du faux: le soldat et le réalisateur

Stéphane Rousseau et Mathieu Quesnel dans Le Vrai... (Photo fournie par Films Séville)

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Stéphane Rousseau et Mathieu Quesnel dans Le Vrai du faux.

Photo fournie par Films Séville

Quand un réalisateur de films de série B québécois (Stéphane Rousseau) s'entiche d'un soldat atteint du syndrome de stress post-traumatique (Mathieu Quesnel) dans le but de réaliser enfin un film «sérieux et profond», la rencontre ne peut faire que des flammèches. Petits portraits des interprètes de ce duo dysfonctionnel.

MATHIEU QUESNEL (ÉRIC)

Même s'il jouait Éric dans la pièce de Pierre-Michel Tremblay Au champ de Mars, rien ne garantissait à Mathieu Quesnel qu'il allait être choisi pour l'incarner au cinéma. De fait, il croyait que c'était par politesse qu'on l'avait invité aux auditions, mais Émile Gaudreault a insisté pour pousser la candidature de ce jeune comédien pas encore très connu. «Quand j'ai su que j'avais le rôle, c'est le plus gros cri que je n'ai jamais fait dans la rue!», se souvient-il.

Diplômé du Conservatoire en 2006, Mathieu Quesnel voit à 32 ans sa carrière partir en flèche. Il fait partie de la distribution de jeunes talents de la version québécoise de Saturday Night Live et on vient de le voir dans le dernier film de Denys Arcand, Le règne de la beauté - son premier rôle au cinéma, rapidement suivi par Le vrai du faux, sa première tête d'affiche aux côtés de Stéphane Rousseau, qui le fera assurément connaître du grand public.

Ce n'est pas un rêve d'enfant qui l'a mené à une carrière de comédien. Plutôt un changement de vie sociale. Sportif et sérieux dans son adolescence, il est tombé amoureux d'une fille qui étudiait en arts et a changé «de gang», comme il dit. Dès lors, il est devenu passionné de tous les arts. «Je me permettais d'être moi-même, de niaiser. J'ai commencé à faire de la radio étudiante au secondaire, je faisais des jokes. Ça a été comme mon baptême.»

Dès le début, l'humour était un moteur pour Mathieu Quesnel qui estime avoir été très cabotin, voire même un peu trop, à ses débuts au Conservatoire, avant de découvrir, par cette formation, son intérêt pour le jeu plus «sérieux», les personnages plus sombres et plus trash, dit-il. Mais l'humour, en plus de son expérience dans l'improvisation, demeure l'une de ses forces qui le sert bien en ce moment. De fait, l'un de ses modèles dans la vie est Robert Gravel, «pour le sérieux qu'il mettait dans tout ce qu'il faisait, même dans l'impro ou la comédie».

Par un étrange hasard, la figure du soldat est prédominante dans son parcours. Bien sûr, comme bien des garçons, il adorait jouer à la guerre. Mais il a aussi écrit un numéro absurde et engagé contre la guerre pour le Cabaret insupportable, dans lequel il incarne un soldat canadien voulant «apporter l'intelligence aux Afghans». Sa vision des soldats a changé lorsqu'il s'est mis à se documenter sur le syndrome du choc post-traumatique et à regarder tous les films de guerre pour son rôle dans la pièce Au champ de Mars. «L'armée, ça donne un sens dans la vie des gens qui en font partie. Ce sont peut-être des personnes qui auraient mal viré dans la société. Ça m'a vraiment fait devenir ambivalent sur cette question.»

Toujours est-il qu'il reçoit encore des propositions de personnages de soldats, qu'il pourrait accepter s'il sont complètement différents d'Éric, un personnage qu'il n'a pas joué de la même façon sur les planches et au cinéma. «Ce que j'aime de ce personnage, c'est qu'il porte quelque chose de tellement grave et de tellement lourd, alors que de l'autre côté, il n'a pas d'allure. C'est un jambon! Ce serait beaucoup moins le fun si ce gars-là était normal, ça prenait un ressort comique. Enfin, c'est un thème que j'avais envie de défendre. J'avais envie de mettre tout mon talent au service d'une pièce et d'un film qui portent aussi à réfléchir.»

STÉPHANE ROUSSEAU MARCO

Après plusieurs rendez-vous manqués, Stéphane Rousseau travaille enfin avec Émile Gaudreault, qui pensait à lui pour le rôle de Marco. Le réalisateur a l'habitude de travailler avec des humoristes. Cette fois-ci était la bonne pour Rousseau, en plus d'être une occasion de renouer avec le cinéma québécois après avoir tourné sur les plateaux français. «Marco, c'est un personnage très riche, avec beaucoup de texte, explique-t-il. Il est très loin de moi. Je ne suis pas verbomoteur comme il peut l'être. Il est même pas mal «borderline». Il ne veut pas faire face à la musique, s'arrêter et faire le bilan...»

En fait, Marco est un personnage plutôt insupportable, c'est ce qui amuse son interprète, qui avoue s'être inspiré de quelques connaissances pour jouer ce réalisateur de films de série B en pleine crise existentielle. «C'est plus fort que lui, il ne voit que lui! Il est tellement centré sur lui-même. Il donne l'impression de donner la main aux autres, mais c'est pour mieux saisir ce qui peut lui servir. Quelle tache! Il parle tout le temps, vend son scénario de film et il est prêt à manipuler inconsciemment un gars qui ne le mérite pas. Il veut trop!»

Mais Stéphane Rousseau, qui a plus de 30 ans de carrière comme humoriste, connaît bien le syndrome du désir de plaire à tout le monde dont est atteint Marco. «On peut remonter à loin, même Olivier Guimond avait envie de plaire à l'intelligentsia, souligne-t-il. On a tous envie de séduire les critiques, les gens plus pointus. Comment y arriver? Marco, après un incident malheureux, se dit «je suis prêt, je vais faire mon film intelligent», mais il est malhabile, il s'arrête à ce qu'il a vu et ce que les autres ont fait, allant même dans des clichés comme «je vais faire un long plan-séquence où il ne se passe rien». Il y a des façons malhabiles de faire des comédies populaires comme il y a des façons malhabiles de faire du cinéma d'auteur...»

Stéphane Rousseau a en commun avec son partenaire Mathieu Quesnel d'avoir tourné avec Denys Arcand. Les invasions barbares représente un avant et un après dans son parcours professionnel, dit-il. Il se souvient de sa naïveté sur ce tournage, et il n'a plus cessé d'apprendre depuis. «Avec les années, je suis capable de laisser tomber tranquillement la séduction. D'être complètement connecté à mes peurs, mes failles et mes faiblesses.»

L'humoriste est en pleine écriture de son prochain one-man-show qui sera présenté en France à l'automne. Et le trac, lui, s'est amplifié avec le temps. «C'est épouvantable. Ça devient franchement pire avec les années, parce que tu doutes de plus en plus. Tu ne veux pas refaire les mêmes erreurs et en même temps, tu es coincé avec les mêmes manies. Ça fait plus de 30 ans que je fais ça, les codes et le rythme ont changé, il y a toute cette nouvelle génération qui pousse, tout le monde veut avoir sa place au soleil et personne ne veut perdre sa place. En plus, j'attaque deux marchés, français et québécois, et je veux contenter les deux, me réinventer, être d'actualité et toucher tout le monde...»

Proche de Marco, donc, mais sans le côté insupportable...

Julie Le Breton, Normand D'Amour, Guylaine Tremblay et... (Photo Films Séville) - image 2.0

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Julie Le Breton, Normand D'Amour, Guylaine Tremblay et Mathieu Quesnel. 

Photo Films Séville

Le cinéaste et le dramaturge

Le vrai du faux représente de belles retrouvailles professionnelles pour Émile Gaudreault et 

Pierre-Michel Tremblay. Les deux hommes ont fait leurs classes comiques dans le Groupe Sanguin, sans jamais perdre de vue leur amitié.

Émile Gaudreault a été séduit par la qualité d'écriture et les personnages de la pièce Au champ de Mars écrite pour le Théâtre de la Manufacture par Pierre-Michel. «C'était déjà très fort sur scène, tout en étant traité avec une espèce de légèreté, raconte le réalisateur. Tout de suite, ça m'a intéressé.»

Pierre-Michel Tremblay a eu l'idée de cette comédie dramatique en entendant parler des soldats canadiens traumatisés au retour d'Afghanistan. «Je n'ai pas d'enfant et ça m'a beaucoup touché. Qu'on soit pour ou contre la guerre, comment soigne-t-on ces gens-là? Comment aide-t-on ceux qui ont une vie brisée si jeunes? La documentation est abondante là-dessus, et, apparemment, il y a juste le gouvernement Harper qui ne la lit pas...»

La guerre et ses conséquences dramatiques sur la psyché des soldats n'a rien de bien jojo, et c'est pourtant la toile de fond d'une comédie. Cet équilibre entre le drame et l'humour était le principal défi d'Émile Gaudreault dans son adaptation cinématographique.

Tout l'humour tient dans la rencontre entre Marco et Éric, chacun dans leurs névroses respectives. «Le personnage de Stéphane veut faire un film sur la réalité, mais il ne la voit pas, explique Gaudreault. C'est l'ironie du film. Il ne voit pas le gars qui est devant lui, il le fantasme. Pour lui, c'est un héros de film, il va retourner à l'école, faire de grandes choses, mais le gars est un antihéros. Marco va à l'encontre de son authenticité. Dans un délire narcissique, il décide de faire du Bernard Émond!»

Émile Gaudreault est, aux dires de tous ceux qui ont travaillé avec lui, un maniaque du détail, un obsédé du rythme infernal exigé par l'humour, qui n'hésite pas à faire répéter les comédiens jusqu'au plan parfait. Mais il demeure humble à propos de son style, honnête dans son désir affiché de vouloir faire un bon cinéma populaire. «J'ai cette humilité par rapport à l'histoire que je veux raconter. Mon seul talent est de savoir de quoi l'histoire a besoin, pas de quoi mon ego a besoin. Pour moi, tout ce qui compte, c'est que l'émotion soit juste et vraie.»

Dans la foulée des déclarations de Vincent Guzzo sur le cinéma québécois «lamentard», Gaudreault et Tremblay ont ajouté dans leur scénario une foule de petites allusions très drôles sur ce déchirement entre le populaire et le pointu dans notre cinématographie.

Pour Gaudreault, tous les genres doivent se côtoyer, bien sûr. «Tous les films ont leur place. Moi, j'ai fait des films très populaires et je suis conscient que bien des gens ne les ont pas aimés. Il y a des films populaires que moi je n'ai pas aimés. Mais je ne vais jamais dire qu'on ne devrait pas faire telle ou telle sorte de films. C'est pourquoi il y a dans mon film de l'ironie autant envers le cinéma populaire que le cinéma d'auteur. C'était important que ce ne soit pas l'un contre l'autre.»

La mère et la psy

Le soir de la première du film, le public a spontanément applaudi à une scène de Guylaine Tremblay, que tout le monde décrit comme un moment d'anthologie. C'est qu'on était en train d'oublier le talent comique de la comédienne chouchou des Québécois, qui cumule les prix depuis Annie et ses hommes et Unité 9, des séries dramatiques. Certains ne savent peut-être pas à quel point elle était hilarante en Caro dans La petite vie. «Il y a des publics qui ne m'ont pas connue à cette époque et des gens me disent «on ne savait pas que vous pouviez être drôle», note-t-elle. Ça me fait rire parce que quand j'ai commencé, on me disait le contraire!»

Guylaine Tremblay incarne la mère hyper angoissée d'Éric, revenu abîmé psychologiquement d'Afghanistan. Un petit rôle qui lui a permis de travailler avec Émile Gaudreault, qu'elle connaît depuis le milieu des années 80. Elle se souvient en riant qu'il lui avait créé un personnage dans le film Louis 19, mais le cinéaste était trop jeune pour imposer un casting et Guylaine Tremblay était alors... une «nobody», selon ses propres mots! «Ça faisait longtemps que je n'avais pas touché à la comédie. C'est quand même extraordinaire, la comédie. C'est beaucoup plus exigeant parce que ce n'est pas toi qui mènes. La comédie a son propre rythme, implacable. Ça passe ou ça casse.»

Dans cette scène renversante, Guylaine Tremblay se confie, désespérée, à la psychologue de son fils, incarnée par Julie Le Breton. «J'étais dans une écoute qui relevait plus de la solidarité que du jeu», se souvient-elle, puisque la scène a été reprise de nombreuses fois pour arriver à la perfection. «Le moteur principal de mon personnage, c'est la peur, ajoute Guylaine Tremblay. Il ne doit y avoir rien de plus terrible au monde que d'avoir peur de son enfant. C'est pour ça qu'elle est devenue une petite madame super nerveuse.»

De son côté, le moteur de la psy, qui a perdu un patient, est de sauver Éric des griffes du réalisateur égomaniaque joué par Stéphane Rousseau. «Ce rôle m'a amenée ailleurs dans la comédie, parce que j'ai fait beaucoup de comédie, souligne Julie Le Breton. Ça me demandait d'être dans la retenue, l'empathie, l'écoute, plutôt que d'être extravertie comme dans Mauvais Karma. La psy est elle-même sur le bord d'exploser, elle sort clairement de son code de déontologie. Elle est un peu dépassée par sa quête.»

Ces deux personnages féminins sont en quelque sorte les seuls témoins lucides du drame d'Éric, que les hommes ne semblent pas voir. C'est ce mélange entre le drame et le rire qui séduit Julie Le Breton. «Parce que la vie, c'est comme ça. Même dans les situations les plus dramatiques, on peut rire. Ce mélange-là, je le trouve très juste et empreint d'humanité.»

«J'ai trouvé Mathieu extraordinaire et le sujet tellement fort, dit Guylaine Tremblay qui a vu la pièce de Pierre-Michel Tremblay avant de lire le scénario. Mettre des mécanismes de comédie dans un sujet aussi dramatique, j'avais trouvé ça brillant. Émile Gaudreault a un respect infini pour la comédie. Avec lui, tu le sais que ça peut être drôle, mais ce qui compte, c'est de toujours jouer vrai.»




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