Jean Rochefort: le charme incarné

L'acteur français Jean Rochefort s'est éteint dans la nuit... (Photo PATRICK KOVARIK, Archives Agence France-Presse)

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L'acteur français Jean Rochefort s'est éteint dans la nuit de dimanche à hier. Il avait 87 ans.

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Il était l'une des figures les plus aimées du cinéma français. Jean Rochefort s'est éteint hier à l'âge de 87 ans, emportant avec lui quelques-uns de nos plus beaux souvenirs cinématographiques, mais aussi une conception du charme et de l'élégance rieuse qui n'appartenait qu'à lui.

Nous aurons croisé Jean Rochefort une seule fois, mais le souvenir de cette rencontre demeure à jamais impérissable. C'était il y a près de 15 ans, dans un petit salon du chic hôtel Bristol à Paris. L'endroit avait été choisi pour accueillir à tour de rôle quelques journalistes québécois, auxquels l'acteur, qui n'aimait pas voyager, accordait de longs entretiens, en marge de la sortie d'un film de Patrice Leconte, L'homme du train.

D'entrée de jeu, cet homme discret, «provincial de l'après-guerre», expliquait que le seul avantage de la notoriété consistait à lui donner l'occasion de se rapprocher des gens, qui lui rendaient bien cette affection. «Comme j'aime les écouter, on me parle très facilement dans la rue. Et ça m'inspire. Par exemple, ici en bas, les voituriers m'ont parlé pendant 20 minutes des princes arabes qui descendent à cet hôtel avec leurs Ferrari. J'ai trouvé cette conversation passionnante. J'aurais été anonyme qu'ils ne m'auraient probablement jamais abordé de cette façon. Et moi, je n'aurais jamais osé leur poser des questions.»

Il était bien au fait de l'affection tangible que le public lui portait, mais jamais n'aurait-il voulu qu'on lui attribue le même statut qu'une rock star intouchable, comme Johnny Halliday, son partenaire de jeu dans le film de Leconte. «Je n'aurais jamais pu vivre la même vie que lui. J'en aurais été malade!, a-t-il lancé. Il suffit qu'il adresse la parole à quelqu'un dans la rue pour que se crée immédiatement un attroupement autour de lui. Vous vous rendez compte? Je ne pourrais pas être séparé de la vie à ce point. Johnny vit dans un monde que je trouve terrifiant!»

Le plaisir avant tout

Avec Jean-Pierre Marielle, Philippe Noiret, Claude Rich, Michel Serrault, Jean-Paul Belmondo et quelques autres, Jean Rochefort a fait partie d'une génération de comédiens qui ont d'abord et avant tout placé la notion de plaisir au sommet de leur liste de priorités. Même si, parfois, le résultat n'était pas tout à fait concluant, qu'à cela ne tienne, du moment que persiste le souvenir d'un bon temps.

«Le plaisir, c'est le diamant de la vie. Il est important de partir à sa cueillette comme un forcené.»

«Tout moment de "déplaisir" professionnel est abominable. S'emmerder, c'est non seulement affreux, c'est comme cracher à la gueule de la vie. C'est trop dommage. Alors, oui, je suis gourmand du plaisir, c'est vrai!»

Si, par malheur, il lui arrivait de découvrir, au bout d'une semaine de tournage, qu'il ne partageait aucune affinité ni aucun goût commun avec le metteur en scène, il disait en riant qu'il se dirigeait alors tout droit vers la pharmacie pour acheter des médicaments.

Toujours droit devant

Jean Rochefort n'aimait pas trop non plus se pencher sur les films qu'il avait tournés dans le passé, car il tenait à maintenir sa curiosité intacte, toujours en alerte. Il reconnaît avoir eu la chance de faire de grandes rencontres, notamment avec Alain Cavalier (Un étrange voyage), Yves Robert (huit films, dont Un éléphant, ça trompe énormément), Philippe de Broca (Le cavaleur), sans oublier Patrice Leconte (sept films, dont Tandem, Le mari de la coiffeuse et Ridicule).

«J'essaie en tout cas de faire en sorte que les stigmates que je lis de temps en temps sur les visages des copains de promotion ne se retrouvent pas sur le mien. Je sens en effet parfois chez eux une espèce d'amertume, une aigreur. Je trouve dangereux le passéisme systématique. En revanche, je me méfie aussi de l'enthousiasme aveugle qui pourrait s'installer entre un réalisateur et moi parce qu'il ne générerait aucun progrès dans notre évolution de part et d'autre. L'indulgence systématique n'est pas intéressante non plus.»

Les questions d'un grand garçon

Ainsi, celui qui, enfant, affichait une profonde incapacité à vivre le quotidien et préférait trouver refuge au Tivoli Palace de Nantes, en regardant les films de Gary Cooper, estime que la nature du plaisir du jeu a forcément évolué au fil des ans.

«On cherche plus en soi-même quand on a atteint l'âge que j'ai maintenant. Plus je vieillis, plus je pense au romantisme discret de ma mère. Je pense aussi à mon père, un homme extrêmement cabotin, mais brillant et très sensuel. Je retrouve aujourd'hui en eux des facettes de moi-même. Vous savez, on s'interroge de plus en plus quand on devient un grand garçon comme moi!»

Parmi les nombreux films dans lesquels l'acteur a joué se trouve une comédie dramatique québécoise. Dans Amoureux fou, un film que Robert Ménard (Cruising Bar) a réalisé en 1991, Jean Rochefort a donné la réplique à Rémy Girard et Nathalie Gascon.

Des témoignages

De nombreux témoignages ont été entendus depuis l'annonce de la mort de cet immense acteur. Bertrand Tavernier, avec qui Jean Rochefort a tourné dans les années 70 (L'horloger de Saint-Paul, Que la fête commence), a exprimé sa vive émotion: «Après Noiret, le départ de Jean est très douloureux pour moi, a déclaré le cinéaste au Figaro. Ils ont été les deux acteurs qui m'ont permis de faire mon premier film.»

Terry Gilliam, qui vient finalement de terminer le film sur Don Quichotte qu'il avait prévu tourner avec Jean Rochefort il y a une vingtaine d'années, s'est aussi dit bouleversé dans un message publié sur sa page Facebook. «Pour moi, Jean était le seul et unique Don Quichotte, à l'origine de mon long voyage avec ce film. J'ai imaginé que, comme Quichotte, il était capable de vivre éternellement. Le fait qu'il soit parti est incroyablement triste.»

Sur les ondes de RTL, Patrice Leconte a aussi témoigné. «J'en avais les larmes aux yeux de filmer cet homme qui se donnait complètement, qui ne s'économisait pas et qui était tellement inventif dans le jeu, a-t-il raconté. C'était incroyable, j'avais beau le connaître comme ma poche, cet acteur-là, il continuait à m'épater!»

Philippe Noiret et Jean Rochefort dans Que la... (Photo fournie par Unifrance) - image 2.0

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Philippe Noiret et Jean Rochefort dans Que la fête commence, un film de Betrand Tavernier.

Photo fournie par Unifrance

Jean Rochefort en cinq films

Que la fête commence (1975) de Bertrand Tavernier

Grâce à sa composition dans ce deuxième long métrage de Bertrand Tavernier, dans lequel il incarne l'abbé Dubois, Jean Rochefort obtient le César du meilleur acteur dans un second rôle. Deux ans plus tard, on lui attribuera le César du meilleur acteur grâce au film de Pierre Schoendoerffer Le Crabe-tambour. En 1999, on remettra aussi à Jean Rochefort un César d'honneur.

Un éléphant, ça trompe énormément (1976) d'Yves Robert

Du Grand blond avec une chaussure noire jusqu'au Bal des casse-pieds, Jean Rochefort aura tourné huit fois sous la direction d'Yves Robert. Ce film de bande, emblématique des années 70, met aussi en vedette Claude Brasseur, Guy Bedos et Victor Lanoux. Deux ans plus tard, tous reprennent du service pour la suite: Nous irons tous au paradis.

Le mari de la coiffeuse (1990) de Patrice Leconte

Le charme bon enfant de Jean Rochefort opère magnifiquement dans ce film délicat et sensuel, dans lequel un homme est enfin à même d'épouser la coiffeuse de ses rêves. Le bonheur que ressent Rochefort en jouant ce rôle transpire dans chaque scène, particulièrement celles où il se laisse aller à la danse.

Lost in La Mancha (2002) de Keith Fulton et Louis Pepe

Cet excellent documentaire retrace les déboires entourant le fameux projet de Terry Gilliam dans lequel Jean Rochefort devait incarner Don Quichotte. Souffrant d'une double hernie discale, l'acteur a dû quitter le tournage et n'a pu remonter à cheval par la suite. Il a toujours gardé un souvenir amer de cette mésaventure.

Floride (2015) de Philippe Le Guay

Le dernier film qu'a tourné Jean Rochefort est une comédie dramatique de Philippe Le Guay dans laquelle il incarne un octogénaire confus, bien décidé à rendre visite à sa fille, installée aux États-Unis depuis des années. L'acteur avait plus ou moins annoncé officiellement sa retraite depuis, en disant en outre qu'il voulait «épargner le public».




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