Arnaud Desplechin: la rencontre de deux «exclus»

Benicio del Toro (à droite) et Mathieu Amalric, vedettes... (Photo AFP)

Agrandir

Benicio del Toro (à droite) et Mathieu Amalric, vedettes de Jimmy P. (Psychothérapie d'un Indien des plaines) de Arnaud Desplechin, au dernier festival de Cannes.

Photo AFP

Spécialiste des films choraux dans lesquels s'entrechoquent de nombreuses joutes psychologiques, Arnaud Desplechin propose cette fois une histoire de psychanalyse et d'amitié entre deux hommes...

Arnaud Desplechin a tourné son septième long métrage aux États-Unis, en anglais. Jimmy P. (Psychothérapie d'un Indien des Plaines) n'a pourtant rien d'un film américain. Ni dans l'approche ni dans la forme.

L'histoire qui a inspiré ce nouveau long métrage s'est réellement déroulée au Kansas il y a plus de 60 ans. C'était au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Jimmy Picard, un Indien blackfoot ayant combattu en France, est admis dans un hôpital de Topeka spécialisé dans les maladies du cerveau. Il doit être soigné pour les différents maux qui l'affligent: vertiges, cécité temporaire, perte d'audition.

On diagnostique alors un type de schizophrénie, mais avant d'en faire une certitude, on préfère quand même solliciter l'avis de Georges Devereux, un ethnologue et psychanalyste français installé aux États-Unis, spécialiste des cultures amérindiennes.

Pour l'écriture de son scénario, Arnaud Desplechin a puisé de nombreux passages dans l'ouvrage fondateur que Georges Devereux a publié aux États-Unis en 1951.

Dans ce volumineux bouquin, on trouve notamment la description de la psychanalyse que cet expert dans l'étude des Indiens mohaves a menée auprès du patient.

L'auteur-cinéaste, qui n'avait rien tourné depuis l'excellent Un conte de Noël il y a six ans, utilise cette situation de départ pour mettre de l'avant une histoire d'amitié et de solidarité humaine.

Une fascination

Au Festival de Cannes, où Jimmy P. (Psychothérapie d'un Indien des Plaines) fut présenté en compétition officielle l'an dernier, Desplechin exprimait son bonheur d'avoir enfin pu transposer dans un film la fascination qu'il éprouve pour le bouquin de Devereux.

«Depuis que je l'ai découvert, ce livre m'accompagne dans ma vie, a-t-il déclaré. Je ne l'ai pourtant même pas lu en entier! Les descriptions de l'analyse sont si précises qu'elles empruntent presque la forme de répliques dans une pièce de théâtre. J'en avais même déjà utilisé des petits bouts dans Rois et reine. D'ailleurs, je crois bien que Devereux est le seul à avoir publié la description d'une psychanalyse de cette façon. Je trouvais qu'il y avait là un beau sujet de film.»

Précisons que l'ouvrage de psychanalyse ayant servi de référence au cinéaste serait en effet le seul qui donne à voir l'intégralité d'une analyse, décrite minutieusement séance par séance.

Mathieu Amalric incarne le médecin; Benicio Del Toro, le patient. Desplechin voulait aussi explorer dans son récit le caractère plus particulier d'une amitié qui naît entre deux «exclus».

«Il s'agit de deux hommes qui ne sont pas pleinement américains», explique le cinéaste. L'un est indien et vient du Montana, l'autre est un Juif hongrois qui a vécu en France. Ils se retrouvent à Topeka, au milieu de nulle part. En fait, c'est l'histoire de deux hommes qui deviennent américains.»

Del Toro, sur la foi d'une rencontre

Si Mathieu Amalric se fond aisément dans l'univers d'un cinéaste qu'il fréquente depuis très longtemps (et dont il est l'acteur fétiche), il en est tout autrement de Benicio Del Toro. L'acteur portoricain a accepté la proposition sur la foi d'une simple rencontre avec le cinéaste.

«Je n'avais vu qu'un des films d'Arnaud avant de le rencontrer, a précisé l'acteur au cours de cette même conférence de presse cannoise. Il m'a parlé de son projet avec passion. Il m'a aussi offert le livre de Devereux. J'ai apprécié. J'en ai lu des passages bien sûr, mais en tant qu'acteur, je préfère quand même me fier au scénario pour construire un personnage. J'estime qu'un film doit exister par lui-même. C'est le scénario qui prime. Cela dit, c'est bien d'avoir aussi sous la main un ouvrage qui te permet d'approfondir ton travail.»

«Et puis, a alors ajouté Mathieu Amalric, Arnaud ne voulait pas d'un biopic. Il avait envie de romanesque. De mon côté, j'ai commencé une analyse pour voir ce que c'était. On entre alors dans un monde d'aventures qui s'apparente à de la plongée sous-marine. Et puis, Arnaud et moi, c'est notre cinquième film ensemble. Ça fait peur. Comment peut-on se surprendre maintenant? Hé bien, il m'a demandé de parler en anglais avec un accent hongrois. Du coup, vous avez un os à ronger et ça vous occupe!»

Qui était Georges Devereux?

Publié pour la première fois aux États-Unis en 1951, l'ouvrage de Georges Devereux qui a inspiré le film d'Arnaud Desplechin reflète la pluridisciplinarité singulière de son auteur, à la croisée de l'anthropologie et de la psychanalyse, dont la démarche a notamment ouvert la voie à l'ethnopsychiatrie.

Juif d'origine hongroise, Georges Devereux s'installe à Paris au milieu des années 20 où, après de brèves études scientifiques, il se consacre à l'ethnologie et à l'anthropologie. Contemporain de Claude Lévi-Strauss, qui mène ses premières recherches sur les peuples indigènes d'Amazonie, Devereux se tourne quant à lui vers l'Amérique du Nord, et en fait son terrain d'étude privilégié.

Il se rend ainsi aux États-Unis où il se spécialise dans l'étude des Indiens mohaves, consacrant sa thèse à leurs moeurs. Ses observations dépassent déjà le seul domaine sociologique, et son intérêt pour les problèmes psychiatriques et psychologiques observés chez ces populations est croissant.

Lorsqu'il intègre le Winter Hospital de Topeka, Devereux a déjà à son actif plusieurs postes de chercheur en milieu hospitalier. Cet hôpital militaire est alors l'un des premiers hôpitaux américains à traiter les troubles psychologiques des vétérans de guerre.

Du fait de son caractère volontiers frondeur, Devereux gardera l'image d'un hâbleur anarchique, une sorte de hors-la-loi dans la communauté scientifique - «trop freudien pour les anthropologues, trop ethnologue pour les psychanalystes, trop peu psychiatre pour les praticiens de la médecine mentale», ainsi que l'écrira Élisabeth Roudinesco dans sa préface à Psychothérapie d'un Indien des Plaines.

Après sa mort en 1985, les cendres de Georges Devereux furent transférées dans la réserve indienne mohave de Parker, au Colorado - ainsi qu'il l'avait lui-même souhaité*.

* Notes fournies par la production du film.




Les plus populaires : Cinéma

Tous les plus populaires de la section Cinéma
sur Lapresse.ca
»

Autres contenus populaires

la boite:219:box
image title
Fermer