Inébranlable Serge Losique

La faiblesse du FFM selon son président, Serge... (Photo: Martin Chamberland, La Presse)

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La faiblesse du FFM selon son président, Serge Losique? Il n'en voit qu'une seule: le manque de financement.

Photo: Martin Chamberland, La Presse

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Franco Nuovo
La Presse

Je n'avais pas eu de tête-à-tête avec lui depuis une bonne vingtaine d'années, à cette époque où j'étais critique de cinéma. En fait, Serge Losique n'a jamais accordé beaucoup d'entrevues. Quand je suis arrivé au rendez-vous, il avait sa casquette bien vissée sur la tête et il râlait contre le photographe. On s'est installé dans sa salle de projection. Trente-sept festivals, trente-sept années de batailles et de critiques. Comment est-il passé à travers? A-t-il vendu son âme au diable? Au cinéma?

Q Bon, comment ça va vous, comment se porte le Festival des films du monde (FFM)?

R Bien, très bien. On n'oublie pas, bien sûr, qu'on a traversé la crise de 2004-2005-2006. Cela a eu des conséquences sur le plan financier. J'ai dû hypothéquer mes biens parce qu'après cette tempête, les subventions ne sont jamais revenues à ce qu'elles étaient.

(Curieux. En acceptant l'entrevue, Losique voulait parler de cinéma, de films, de son festival et le voilà qui casse la glace avec une pointe sur le financement et cette tentative de putsch non digérée.)

Q Tous ces FFM, toutes ces attaques et vous êtes toujours-là?

R Quand on fait le travail comme il se doit, qu'on livre la marchandise, on est intouchable auprès des cinéphiles.

Q Un peu cliché, non?

R Non.

(Et retour sur le passé, sur le premier département de cinéma qu'il a créé à Sir George Williams dans les années 60, sur le Conservatoire, sur Henri Langlois, son père spirituel, sur les premiers FFM où étaient présents Godard, les Taviani, Eddie Constantine et la grande Ingrid Bergman qui présidait son jury.)

Q Pourquoi cette passion du cinéma?

R Parce que c'est un langage irrationnel, le seul capable de capter la vraie nature de l'homme. La parole au cinéma, c'est de trop. Je regarde les images et je comprends très bien.

(Avant de revenir à son festival, celui de la controverse, la conversation tourne autour du septième art. Oh! Non! Pas le mot art, faut pas!)

J'aime pas, tout comme Renoir, le mot art pour le cinéma. Il y a toute sorte d'art: l'art du jardinage, de la cuisine. C'est le temps qui détermine l'art.

Q Comment a évolué le cinéma, qu'est-ce qui a changé?

R Le rythme. Et la technique qui retire les émotions. Avatar ne fait pas pleurer comme un film de Bergman. On élimine l'humanité.

(Pas tout à fait d'accord, mais enfin... J'ai bien aimé Avatar, moi. Je me demande même si je n'ai pas un peu pleuré vers la fin...)

Q Au fait, vous, Monsieur Rationnel, comment faites-vous pour aimer l'irrationnel cinématographique?

R J'ai un jour demandé à Hitchcock comment il réussissait à nous transmettre la peur. C'est l'inconnu et l'obscur, a-t-il répondu. Le côté obscur de l'homme existe bel et bien et on ne le connaît pas.

(Bon, le FFM maintenant, le festival et ses crises éternelles. Par moment, j'ai l'impression que depuis toutes ces années, Losique marche dos au mur, le bras tendu et l'épée levée.)

Q Vous êtes-vous déjà demandé quelles étaient les raisons de toutes ces attaques contre vous et le Festival?

R Je n'ai peur de personne, mais je me méfie de tout le monde. C'est ma philosophie. Quand j'ai fondé la cinémathèque, on m'a fait des reproches. Le Festival, on m'a fait aussi des reproches. Je ne fais partie d'aucune gang. Et plus loin, l'herbe est toujours plus verte. Les journalistes sont paresseux et sont des gladiateurs modernes, il leur faut du sang. Un jour, Roger D. Landry, à qui je demandais pourquoi ses journalistes m'attaquaient tout le temps, m'a répondu: «Si je ne t'attaque pas, qui va me lire». Et puis qu'est-ce qu'ils ont fait tous ces gens qui me frappent? Qu'est-ce qu'ils ont construit? RIEN...

(Son ton se durcit. Du coup, Losique est moins mielleux, plus sec.)

... c'est la profession mondiale qui m'a poussé à créer le festival parce que Venise venait de disparaître et la FIAPF [la fédération qui réglemente les festivals compétitifs de la planète] voulait un grand festival en Amérique du Nord pour remplacer Venise disparu de 1977 à 1980. Et en 1980, quand Venise est réapparu, on m'a demandé ce que j'en pensais et j'ai répondu: «C'est quoi Venise? Un trou d'eau avec des rats et des brigades rouges...»

(Évidemment, l'encre a coulé. Il aime les coups de gueule, Losique.)

Q Quelles sont les forces du FFM, M. Losique?

R C'est un festival sérieux hors mode. Autre force: ici, le public cinéphile est le plus raffiné du monde parce qu'il a été élevé avec le cinéma américain, parce que l'après-guerre, avec DeSève, a importé le cinéma français et il faut ajouter à ça des raisons culturelles d'affirmation.

Q Et ses faiblesses?

R Une seule, son sous-financement.

(En dépit de ce qu'on peut dire, c'est le talon d'Achille de ce festival. Losique refuse de dévoiler les sommes allouées pour la tenue de son FFM mais il rappelle que Cannes a droit à 36 millions et Berlin, à 30 millions.)

Q Et Montréal?

R Disons, même pas le dixième de ça.

Q Mais reconnaissez-vous que le festival manque de vedettes, de glamour?

R Les vedettes, faut les payer. On ne peut comparer le Festival de jazz ou celui du Rire avec le FFM parce qu'eux invitent et payent pour leurs invités. On n'a pas les moyens. C'est sans compter que le Jazz comme le Rire, par les émissions de télé qu'ils produisent, engendrent des revenus supplémentaires. Nous, on ne peut pas faire ça.

Q Et comment fait le Festival de Toronto?

R D'abord, ce n'est pas un festival compétitif régi par la FIAPF. C'est un festival non compétitif. Du coup, ils n'ont pas de jurys, pas de films à sous-titrer. Et puis Montréal n'a jamais été une barre de lancement pour les films américains. Toronto, c'est un junket géant. Par leurs contrats, acteurs et réalisateurs sont obligés de promouvoir leur film. Et puis, il n'y a pas que le star-système américain.

(Losique n'aime pas parler de Toronto. Or, c'est un obstiné. Probablement pour ça qu'il tient le coup et que d'année en année, il enfonce le même clou: «Montréal est un festival de "série A", le seul compétitif en Amérique du Nord». Et pour ça aussi que la presse lui répond: «Ça va, on a compris». Du coup, il m'entraîne dans son bureau...)

Je veux te faire voir une étude d'Influence Communication sur la ventilation de la couverture médiatique obtenue par les festivals dans le monde. Tiens...

(Et il me tend une feuille... Au premier rang, le FFM avec 44,76%, au 2e, le Jazz avec 33,87%, vient ensuite Juste pour rire avec 12,90% et les FrancoFolies avec 8,47%. Et comme si ça ne suffisait pas, il m'ouvre le Larousse 2014 à la page sur Montréal.)

Lis, regarde. Le FFM est la première institution culturelle mentionnée.

(Même si lui et le FFM ont un problème de communication, de marketing [qu'il nie] et d'image, un problème aussi de sous-financement et de commandites autant des banques que des sociétés d'État, Losique est toujours là, 37 ans plus tard, parce qu'il ne lâche pas son os.)

Q On va terminer là-dessus, Serge Losique. Avouez, vous êtes quand même un contrôlant?

Pas du tout. Celle qui dirige tout, c'est la dame de fer, Danielle Cauchard, moi j'ai juste accepté de jouer le symbole.




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